Thierry Mézaille : THÉMATIQUES LITTÉRAIRES
II. APPLICATION AUX CORPUS D’AUTEURS
Chapitre 1. Rôle narratif des véhicules hippomobiles
dans le roman réaliste
(Madame Bovary, L'éducation sentimentale , Bel-Ami, Une
vie)
I. Dans Madame Bovary
II. Comparaison avec L'éducation
sentimentale (1869)
III. Les hippomobiles de Maupassant
Comme les détails descriptifs des tenues ou de la composition des repas, les précisions relatives aux moyens de transport sont un élément indispensable au "cahier des charges" (cf. Hamon) d'un romancier dit réaliste. Néanmoins à travers elles, nous n'adopterons pas le point de vue du documentaire historique sur l'époque, mais chercherons à cerner les valeurs sémantiques (i.e. sèmes afférents) que leur confère chacun des quatre romans classiques de Flaubert et Maupassant.
I. Dans Madame Bovary
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La gageure de l'étude consiste à suivre les principaux épisodes du roman à partir des items du champ lexical (plus exactement, en termes sémantiques, du taxème) //hippomobiles//. La recontextualisation des occurrences permet de les indexer aux isotopies qu'un lecteur assidu du roman est apte à produire ou à reconnaître. C'est dans ce sens contextuel que réside l'enjeu du relevé des occurrences. Les déplacements que ce moyen de transport occasionne présentent un intérêt tant au niveau narrativo-descriptif qu'à celui des détails et de la cohérence de genre "réaliste".
La première occurrence se situe dans la description de la ferme des Bertaux, "de bonne apparence", telle que la découvre le médecin Charles en visite (focalisation interne) :
(I, ch. 2) Il y avait sous le hangar deux grandes
charrettes et quatre charrues, avec leurs fouets, leurs
colliers, leurs équipages complets, dont les toisons de
laine bleue se salissaient à la poussière fine qui tombait des
greniers. La cour allait en montant, plantée d'arbres
symétriquement espacés, et le bruit gai d'un troupeau d'oies
retentissait près de la mare.
Une jeune femme, en robe de mérinos bleu garnie de trois
volants, vint sur le seuil de la maison pour recevoir M.
Bovary, qu'elle fit entrer dans la cuisine, où flambait un
grand feu. Le déjeuner des gens bouillonnait alentour, dans
des petits pots de taille inégale. Des vêtements humides
séchaient dans l'intérieur de la cheminée. La pelle, les
pincettes et le bec du soufflet, tous de proportion colossale,
brillaient comme de l'acier poli, tandis que le long des murs
s'étendait une abondante batterie de cuisine, où miroitait
inégalement la flamme claire du foyer, jointe aux premières
lueurs du soleil arrivant par les carreaux.
Puis lors des noces, la dominante des véhicules campagnards est associée au contexte des actions imperfectives :
(I, ch. 4) Les conviés arrivèrent de bonne heure dans des
voitures, carrioles à un cheval, chars à
bancs à deux roues, vieux cabriolets sans capote,
tapissières à rideaux de cuir, et les jeunes gens des
villages les plus voisins dans des charrettes où ils se
tenaient debout, en rang, les mains appuyées sur les ridelles
pour ne pas tomber, allant au trot et secoués dur. Il en vint
de dix lieues loin, de Goderville, de Normanville et de Cany.
On avait invité tous les parents des deux familles, on s'était
raccommodé avec les amis brouillés, on avait écrit à des
connaissances perdues de vue depuis longtemps.
De temps à autre, on entendait des coups de fouet derrière la
haie ; bientôt la barrière s'ouvrait : c'était une
carriole qui entrait. Galopant jusqu'à la première
marche du perron, elle s'y arrêtait court, et vidait son
monde, qui sortait par tous les côtés en se frottant les
genoux et en s'étirant les bras. […] Comme il n'y avait point
assez de valets d'écurie pour dételer toutes les
voitures, les messieurs retroussaient leurs manches et
s'y mettaient eux-mêmes. […] Jusqu'au soir, on mangea. […]
Mais, au café, tout se ranima ; alors on entama des chansons,
on fit des tours de force, on portait des poids, on passait
sous son pouce, on essayait à soulever les charrettes
sur ses épaules, on disait des gaudrioles, on embrassait les
dames. Le soir, pour partir, les chevaux gorgés d'avoine
jusqu'aux naseaux, eurent du mal à entrer dans les brancards ;
ils ruaient, se cabraient, les harnais se cassaient, leurs
maîtres juraient ou riaient ; et toute la nuit, au clair de la
lune, par les routes du pays, il y eut des carrioles
emportées qui couraient au grand galop, bondissant dans les
saignées, sautant par-dessus les mètres de cailloux,
s'accrochant aux talus, avec des femmes qui se penchaient en
dehors de la portière pour saisir les guides. […]
Deux jours après la noce, les époux s'en allèrent : Charles, à
cause de ses malades, ne pouvait s'absenter plus longtemps. Le
père Rouault les fit reconduire dans sa carriole et les
accompagna lui-même jusqu'à Vassonville. Là, il embrassa sa
fille une dernière fois, mit pied à terre et reprit sa route.
Lorsqu'il eut fait cent pas environ, il s'arrêta, et, comme il
vit la carriole s'éloignant, dont les roues tournaient
dans la poussière, il poussa un gros soupir. Puis il se
rappela ses noces, son temps d'autrefois, la première
grossesse de sa femme ; il était bien joyeux, lui aussi, le
jour qu'il l'avait emmenée de chez son père dans sa maison,
quand il la portait en croupe en trottant sur la neige ; car
on était aux environs de Noël et la campagne était toute
blanche ; elle le tenait par un bras, à l'autre était accroché
son panier ; le vent agitait les longues dentelles de sa
coiffure cauchoise, qui lui passaient quelquefois sur la
bouche, et, lorsqu'il tournait la tête, il voyait près de lui,
sur son épaule, sa petite mine rosée qui souriait
silencieusement, sous la plaque d'or de son bonnet.
On note une progression dans la charge affective pesant sur les hippomobiles; telle cette carriole quittant le champ visuel du père qui l'indexe à /nostalgie/ et /amour paternel/.
Lors de l'emménagement, les habitudes d'Emma obligent à la sollicitude du mari qui embourgeoise sa femme en lui offrant un véhicule chic. En effet le nom boc est une abréviation de boghei (ou boguet, selon le TLF, qui cite Flaubert), désignant une "voiture légère, petit cabriolet découvert" (selon Littré); nom tiré de l'anglais comme le tilbury, cet autre "cabriolet découvert et léger" :
(I, ch. 5) Enfin son mari, sachant qu'elle aimait à se
promener en voiture, trouva un boc d'occasion,
qui, ayant une fois des lanternes neuves et des garde-crotte
en cuir piqué, ressembla presque à un tilbury.
Il était donc heureux et sans souci de rien au monde. Un repas
en tête-à-tête, une promenade le soir sur la grande route, un
geste de sa main sur ses bandeaux, la vue de son chapeau de
paille rond accroché à l'espagnolette d'une fenêtre, et bien
d'autres choses encore où Charles n'avait jamais soupçonné de
plaisir, composaient maintenant la continuité de son bonheur.
Vient ensuite la rétrospection sur le romantisme d'Emma lorsqu'elle avait treize ans au couvent des Ursulines. C'est alors que la voiture, non plus réelle-matérielle mais représentée-spiritualisée, est assimilée à la première occ. de "fiacre" sur l'isotopie /aristocratie/, mais aussi, aspectuellement, de nouveau /imperfectif/ :
(I, ch. 6) Quelques-unes de ses camarades apportaient au
couvent les keepsakes
[1] qu'elles
avaient reçus en étrennes. Il les fallait cacher, c'était une
affaire ; on les lisait au dortoir. Maniant délicatement leurs
belles reliures de satin, Emma fixait ses regards éblouis sur
le nom des auteurs inconnus qui avaient signé, le plus
souvent, comtes ou vicomtes,
[2] au bas de
leurs pièces.
Elle frémissait, en soulevant de son haleine le papier de soie
des gravures, qui se levait à demi plié et retombait doucement
contre la page. C'était derrière la balustrade d'un balcon, un
jeune homme en court manteau qui serrait dans ses bras une
jeune fille en robe blanche, portant une aumônière à sa
ceinture ; ou bien les portraits anonymes des ladies anglaises
à boucles blondes, qui, sous leur chapeau de paille vous
regardent avec leurs grands yeux clairs. On en voyait
d'étalées dans des voitures, glissant au milieu des
parcs, où un lévrier sautait devant l'attelage que
conduisaient au trot deux petits postillons en culotte
blanche. D'autres, rêvant sur des sofas près d'un billet
décacheté, contemplaient la lune, par la fenêtre entrouverte,
à demi drapée d'un rideau noir. Les naïves, une larme sur la
joue, becquetaient une tourterelle à travers les barreaux
d'une cage gothique, ou, souriant la tête sur l'épaule,
effeuillaient une marguerite de leurs doigts pointus,
retroussés comme des souliers à la poulaine. Et vous y étiez
aussi, sultans à longues pipes, pâmés sous des tonnelles, aux
bras des bayadères, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs, et
vous surtout, paysages blafards des contrées dithyrambiques,
qui souvent nous montrez à la fois des palmiers, des sapins,
des tigres à droite, un lion à gauche, des minarets tartares à
l'horizon, au premier plan des ruines romaines, puis des
chameaux accroupis ; – le tout encadré d'une forêt vierge bien
nettoyée, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire
tremblotant dans l'eau, où se détachent en écorchures
blanches, sur un fond d'acier gris, de loin en loin, des
cygnes qui nagent.
Et l'abat-jour du quinquet, accroché dans la muraille
au-dessus de la tête d'Emma, éclairait tous ces tableaux du
monde, qui passaient devant elle les uns après les autres,
dans le silence du dortoir et au bruit lointain de quelque
fiacre attardé qui roulait encore sur les boulevards.
Par assimilation, ce dernier véhicule urbain renvoie à "l'attelage que conduisaient deux postillons" des gravures, relevant ainsi davantage de l'univers esthétique voire onirique que banalement concret.
L'imperfectivation engendre l'ennui [3], non seulement par manque d'activités citadines, mais par ressouvenir nostalgique de son adolescence où l'épisode de la remise des prix est indexé à /sacralité/ (euphorisante), comme l'est aussi la première occ. de "calèche", emblème esthétique par assimilation avec la distinction honorifique :
(I, ch. 7) A la ville, avec le bruit des rues, le bourdonnement des théâtres et les clartés du bal, elles [ses anciennes camarades du couvent] avaient des existences où le cœur se dilate, où les sens s'épanouissent. Mais elle, sa vie était froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l'ennui, araignée silencieuse, filait sa toile dans l'ombre à tous les coins de son cœur. Elle se rappelait les jours de distribution de prix, où elle montait sur l'estrade pour aller chercher ses petites couronnes. Avec ses cheveux en tresse, sa robe blanche et ses souliers de prunelles découverts, elle avait une façon gentille, et les messieurs, quand elle regagnait sa place, se penchaient pour lui faire des compliments ; la cour était pleine de calèches, on lui disait adieu par les portières, le maître de musique passait en saluant, avec sa boîte à violon. Comme c'était loin, tout cela ! comme c'était loin ! […]
L'isotopie /sacralité/ est récurrente lors du bal à la Vaubyessard (cf. la comparaison avec l'église) qui comporte trois temps dialectiques (départ, arrivée, re-départ). L'épisode qui enjambe deux chapitres s'achève sur la comparaison avec un "carrosse", lequel ne peut être que connecté par le lecteur au boc de Charles, selon le point de vue transfigurateur d'Emma éblouie :
Un mercredi, à trois heures, M. et madame Bovary, montés dans
leur boc, partirent pour la Vaubyessard, avec une
grande malle attachée par-derrière et une boîte à chapeau qui
était posée devant le tablier. Charles avait, de plus, un
carton entre les jambes.
Ils arrivèrent à la nuit tombante, comme on commençait à
allumer des lampions dans le parc, afin d'éclairer les
voitures.
(I, ch. 8) […] Une rivière passait sous un pont ; à travers la
brume, on distinguait des bâtiments à toit de chaume,
éparpillés dans la prairie, que bordaient en pente douce deux
coteaux couverts de bois, et par-derrière, dans les massifs,
se tenaient, sur deux lignes parallèles, les remises et les
écuries, restes conservés de l'ancien château démoli.
Le boc de Charles s'arrêta devant le perron du milieu ;
des domestiques parurent ; le Marquis s'avança, et, offrant
son bras à la femme du médecin, l'introduisit dans le
vestibule.
Il était pavé de dalles en marbre, très haut, et le bruit des
pas, avec celui des voix, y retentissait comme dans une
église. En face montait un escalier droit, et à gauche une
galerie donnant sur le jardin conduisait à la salle de billard
dont on entendait, dès la porte, caramboler les boules
d'ivoire. […]
Le monsieur, ramenant l'éventail, l'offrit à la dame,
respectueusement ; elle le remercia d'un signe de tête et se
mit à respirer son bouquet.
Après le souper, où il y eut beaucoup de vins d'Espagne et de
vins du Rhin, des potages à la bisque et au lait d'amandes,
des puddings à la Trafalgar et toutes sortes de viandes
froides avec des gelées alentour qui tremblaient dans les
plats, les voitures, les unes après les autres,
commencèrent à s'en aller. En écartant du coin le rideau de
mousseline, on voyait glisser dans l'ombre la lumière de leurs
lanternes. Les banquettes s'éclaircirent ; quelques joueurs
restaient encore ; les musiciens rafraîchissaient, sur leur
langue, le bout de leurs doigts ; Charles dormait à demi, le
dos appuyé contre une porte.
A trois heures du matin, le cotillon commença. Emma ne savait
pas valser. Tout le monde valsait, mademoiselle
d'Andervilliers elle-même et la marquise ; il n'y avait plus
que les hôtes du château, une douzaine de personnes à peu
près. […]
L'orangerie, que l'on trouvait au bout, menait à couvert
jusqu'aux communs du château. Le Marquis, pour amuser la jeune
femme, la mena voir les écuries. Au-dessus des râteliers en
forme de corbeille, des plaques de porcelaine portaient en
noir le nom des chevaux. Chaque bête s'agitait dans sa stalle,
quand on passait près d'elle, en claquant de la langue. Le
plancher de la sellerie luisait à l'œil comme le parquet d'un
salon. Les harnais de voiture étaient dressés dans le
milieu sur deux colonnes tournantes, et les mors, les fouets,
les étriers, les gourmettes rangés en ligne tout le long de la
muraille.
Charles, cependant, alla prier un domestique d'atteler son
boc. On l'amena devant le perron, et, tous les paquets
y étant fourrés, les époux Bovary firent leurs politesses au
Marquis et à la Marquise, et repartirent pour Tostes.
Emma, silencieuse, regardait tourner les roues. Charles, posé
sur le bord extrême de la banquette, conduisait les deux bras
écartés, et le petit cheval trottait l'amble dans les
brancards, qui étaient trop larges pour lui. Les guides molles
battaient sur sa croupe en s'y trempant d'écume, et la boîte
ficelée derrière le boc donnait contre la caisse de
grands coups réguliers.
Ils étaient sur les hauteurs de Thibourville, lorsque devant
eux, tout à coup, des cavaliers passèrent en riant, avec des
cigares à la bouche. Emma crut reconnaître le Vicomte ;
elle se détourna, et n'aperçut à l'horizon que le mouvement
des têtes s'abaissant et montant, selon la cadence inégale du
trot ou du galop.
Un quart de lieue plus loin, il fallut s'arrêter pour
raccommoder, avec de la corde, le reculement qui était rompu.
Mais Charles, donnant au harnais un dernier coup d'œil, vit
quelque chose par terre, entre les jambes de son cheval ; et
il ramassa un porte-cigares tout bordé de soie verte et
blasonné à son milieu comme la portière d'un carrosse.
- Il y a même deux cigares dedans, dit-il ; ce sera pour ce
soir, après dîner.
- Tu fumes donc ? demanda-t-elle.
- Quelquefois, quand l'occasion se présente.
L'Ailleurs nostalgique se réalise au domicile même, lorsqu'Emma retrouve l'objet fétiche de la société aristocratique où elle vient de vivre une fête merveilleuse. Rien d'étonnant alors à ce que les calèches rêvées remplacent les charrettes banalement rurales qui y mènent :
(I, ch. 9) Souvent, lorsque Charles était sorti, elle allait
prendre dans l'armoire, entre les plis du linge où elle
l'avait laissé, le porte-cigares en soie verte.
Elle le regardait, l'ouvrait, et même elle flairait l'odeur de
sa doublure, mêlée de verveine et de tabac. A qui
appartenait-il ? Au Vicomte. C'était peut-être un
cadeau de sa maîtresse. On avait brodé cela sur quelque métier
de palissandre, meuble mignon que l'on cachait à tous les
yeux, qui avait occupé bien des heures et où s'étaient
penchées les boucles molles de la travailleuse pensive. Un
souffle d'amour avait passé parmi les mailles du canevas ;
chaque coup d'aiguille avait fixé là une espérance ou un
souvenir, et tous ces fils de soie entrelacés n'étaient que la
continuité de la même passion silencieuse. Et puis le
Vicomte, un matin, l'avait emporté avec lui. De quoi
avait-on parlé, lorsqu'il restait sur les cheminées à large
chambranle, entre les vases de fleurs et les pendules
Pompadour ? Elle était à Tostes. Lui, il était à Paris,
maintenant ; là-bas ! Comment était ce Paris ? Quel nom
démesuré ! Elle se le répétait à demi-voix, pour se faire
plaisir ; il sonnait à ses oreilles comme un bourdon de
cathédrale, il flamboyait à ses yeux jusque sur l'étiquette de
ses pots de pommade.
La nuit, quand les mareyeurs, dans leurs charrettes,
passaient sous ses fenêtres en chantant La Marjolaine,
elle s'éveillait ; et écoutant le bruit des roues ferrées,
qui, à la sortie du pays, s'amortissait vite sur la terre :
- Ils y seront demain ! se disait-elle.
Et elle les suivait dans sa pensée, montant et descendant les
côtes, traversant les villages, filant sur la grande route à
la clarté des étoiles. Au bout d'une distance indéterminée, il
se trouvait toujours une place confuse où expirait son rêve.
Elle s'acheta un plan de Paris, et, du bout de son doigt, sur
la carte, elle faisait des courses dans la capitale. Elle
remontait les boulevards, s'arrêtant à chaque angle, entre les
lignes des rues, devant les carrés blancs qui figurent les
maisons. Les yeux fatigués à la fin, elle fermait ses
paupières, et elle voyait dans les ténèbres se tordre au vent
des becs de gaz, avec des marche-pieds de calèches, qui
se déployaient à grand fracas devant le péristyle des
théâtres.
La seconde partie s'ouvre sur la peinture d'Yonville, telle que la voit le couple venant de déménager (la focalisation interne occulte l'évaluation de l'observateur au profit de la précision réaliste) :
(II, ch. 1) Cependant les cours se font plus étroites, les habitations se rapprochent, les haies disparaissent ; un fagot de fougères se balance sous une fenêtre au bout d'un manche à balai ; il y a la forge d'un maréchal et ensuite un charron avec deux ou trois charrettes neuves, en dehors, qui empiètent sur la route.
Ultérieurement, la description du marché réitèrera la même thématique. Néanmoins elle contraste avec la tension familiale :
(II, ch. 7) Les adieux de la belle-mère et de la bru furent
secs. Pendant les trois semaines qu'elles étaient restées
ensemble, elles n'avaient pas échangé quatre paroles, à part
les informations et compliments quand elles se rencontraient à
table, et le soir avant de se mettre au lit.
Madame Bovary mère partit un mercredi, qui était jour de
marché à Yonville.
La Place, dès le matin, était encombrée par une file de
charrettes qui, toutes à cul et les brancards en l'air,
s'étendaient le long des maisons depuis l'église jusqu'à
l'auberge. De l'autre côté, il y avait des baraques de toile
où l'on vendait des cotonnades, des couvertures et des bas de
laine, avec des licous pour les chevaux et des paquets de
rubans bleus, qui par le bout s'envolaient au vent. De la
grosse quincaillerie s'étalait par terre, entre les pyramides
d'œufs et les bannettes de fromages, d'où sortaient des
pailles gluantes ; près des machines à blé, des poules qui
gloussaient dans des cages plates passaient leurs cous par les
barreaux.
Le fait que ce passage soit vu par "Emma accoudée à sa fenêtre" (foc. interne) n'est pas indifférent car quelques lignes plus bas c'est Rodolphe qui entre dans son champ de vision. De sorte qu'il se trouve en quelque sorte introduit par cette description rurale.
Mais revenons au chapitre premier où s'effectue l'arrivée des Bovary. Ils sont accueillis dans le milieu où gravite le pharmacien Homais. La médiocrité dénoncée de ce milieu se traduit par la platitude de l'appellation "voiture", pour l'Hirondelle, plus loin qualifiée de "diligence" (dans un autre contexte, des cooccurrences lexicales similaires sont employées dans un sens différent, mais toujours pour dénoter la dégradation : Emma "se rappela tous ses instincts de luxe, toutes les privations de son âme, les bassesses du mariage, du ménage, ses rêves tombant dans la boue comme des hirondelles blessées"), ainsi que par la dévalorisation du véhicule des arrivants :
- Artémise [la servante] ! criait la maîtresse
d'auberge, casse de la bourrée, emplis les carafes, apporte de
l'eau-de-vie, dépêche-toi ! Au moins, si je savais quel
dessert offrir à la société que vous attendez ! Bonté divine !
les commis du déménagement recommencent leur tintamarre dans
le billard! Et leur charrette qui est restée sous la
grande porte? L'Hirondelle est capable de la défoncer
en arrivant ! Appelle Polyte pour qu'il la remise ! […]
Il [Homais] se tut, cherchant des yeux un public autour
de lui, car, dans son effervescence, le pharmacien, un moment,
s'était cru en plein conseil municipal. Mais la maîtresse
d'auberge ne l'écoutait plus : elle tendait son oreille à un
roulement éloigné. On distingua le bruit d'une voiture
mêlé à un claquement de fers lâches qui battaient la terre, et
l'Hirondelle, enfin, s'arrêta devant la porte.
C'était un coffre jaune porté par deux grandes roues qui,
montant jusqu'à la hauteur de la bâche, empêchaient les
voyageurs de voir la route et leur salissaient les épaules.
Les petits carreaux de ses vasistas étroits tremblaient dans
leurs châssis quand la voiture était fermée, et
gardaient des taches de boue, çà et là, parmi leur
vieille couche de poussière, que les pluies d'orage même ne
lavaient pas tout à fait. Elle était attelée de trois chevaux,
dont le premier en arbalète, et, lorsqu'on descendait les
côtes, elle touchait du fond en cahotant.
Quelques bourgeois d'Yonville arrivèrent sur la place ; ils
parlaient tous à la fois, demandant des nouvelles, des
explications et des bourriches : Hivert ne savait
auquel répondre. C'était lui qui faisait à la ville les
commissions du pays. Il allait dans les boutiques, rapportait
des rouleaux de cuir au cordonnier, de la ferraille au
maréchal, un baril de harengs pour sa maîtresse, des bonnets
de chez la modiste, des toupets de chez le coiffeur ; et, le
long de la route, en s'en revenant, il distribuait ses
paquets, qu'il jetait par-dessus les clôtures des cours,
debout sur son siège, et criant à pleine poitrine, pendant que
ses chevaux allaient tout seuls.
Un accident l'avait retardé ; la levrette de madame Bovary
s'était enfuie à travers champs. On l'avait sifflée un grand
quart d'heure. Hivert même était retourné d'une
demi-lieue en arrière, croyant l'apercevoir à chaque minute ;
mais il avait fallu continuer la route. Emma avait pleuré,
s'était emportée ; elle avait accusé Charles de ce malheur. M.
Lheureux, marchand d'étoffes, qui se trouvait avec elle dans
la voiture, avait essayé de la consoler par quantité
d'exemples de chiens perdus, reconnaissant leur maître au bout
de longues années.
La question de savoir si cette diligence est conforme à celle qui a réellement existé, du même nom, est de notre point de vue sans intérêt; l'est en revanche sa situation tactique, en constatant qu'elle introduit quelques lignes plus bas la description du deuxième amant d'Emma (association confirmée en II, ch. 8, infra : "c'était dans cette voiture jaune que Léon, si souvent, était revenu vers elle").
Quant au pharmacien, il indexe 'cabriolet' à l'isotopie /confort/, par contraste avec les véhicules précédents ou le cheval dont use Charles depuis le début du roman :
(II, ch. 2) Homais demanda la permission de garder son bonnet
grec, de peur des coryzas. Puis, se tournant vers sa voisine :
- Madame, sans doute, est un peu lasse ? on est si
épouvantablement cahoté dans notre Hirondelle!
- Il est vrai, répondit Emma ; mais le dérangement m'amuse
toujours ; j'aime à changer de place.
- C'est une chose si maussade, soupira le clerc, que de vivre
cloué aux mêmes endroits !
- Si vous étiez comme moi, dit Charles, sans cesse obligé d'être
à cheval …
- Mais, reprit Léon s'adressant à madame Bovary, rien n'est plus
agréable, il me semble ; quand on le peut, ajouta-t-il.
- Du reste, disait l'apothicaire, l'exercice de la médecine
n'est pas fort pénible en nos contrées ; car l'état de nos
routes permet l'usage du cabriolet, et, généralement,
l'on paye assez bien, les cultivateurs étant aisés.
Le problème financier de Charles introduit une isotopie sur laquelle se développera l'évolution dramatique du sort de sa femme. Quant à la symbolique de la statue brisée, apparue lors des noces, elle semble claire concernant la fêlure du couple :
(II, ch. 3) Les affaires d'argent le préoccupaient. Il en avait tant dépensé pour les réparations de Tostes, pour les toilettes de Madame et pour le déménagement, que toute la dot, plus de trois mille écus, s'était écoulée en deux ans. Puis, que de choses endommagées ou perdues dans le transport de Tostes à Yonville, sans compter le curé de plâtre, qui, tombant de la charrette à un cahot trop fort, s'était écrasé en mille morceaux sur le pavé de Quincampoix !
D'ailleurs, en côtoyant le Léon (clerc du notaire Guillaumin), l'énamoration se produit lors des habitudes au sein de l'auberge ; sa complicité avec Emma semble favorisée par le romantisme de la représentation artistique qui confère à "voitures" une valeur dénotant avec la banalité du véhicule quotidien :
(II, ch. 4) Léon lisait encore. Emma l'écoutait, en faisant tourner machinalement l'abat-jour de la lampe, où étaient peints sur la gaze des pierrots dans des voitures et des danseuses de corde, avec leurs balanciers. Léon s'arrêtait, désignant d'un geste son auditoire endormi ; alors ils se parlaient à voix basse, et la conversation qu'ils avaient leur semblait plus douce, parce qu'elle n'était pas entendue. […]
L'idéalisation prend le relais de sa timidité lorsqu'il transfigure le mari mais aussi le boc matériel en autant d'éléments métonymiques d'Emma :
Souvent il se mettait en marche, dans le projet de tout oser ; mais cette résolution l'abandonnait bien vite en la présence d'Emma, et, quand Charles, survenant, l'invitait à monter dans son boc pour aller voir ensemble quelque malade aux environs, il acceptait aussitôt, saluait Madame et s'en allait. Son mari, n'était-ce pas quelque chose d'elle ?
Les adieux déchirants ont lieu lors de la disjonction spatiale (Rouen vs Yonville). Contrairement à la diligence précédente, on note ici que "voiture" ne s'oppose plus à "cabriolet" qui au contraire la paraphrase :
(II, ch. 6) Lorsque le moment fut venu des embrassades, madame
Homais pleura ; Justin sanglotait ; Homais, en homme fort,
dissimula son émotion ; il voulut lui-même porter le paletot
de son ami jusqu'à la grille du notaire, qui emmenait Léon à
Rouen dans sa voiture. Ce dernier avait juste le temps
de faire ses adieux à M. Bovary.
Quand il fut au haut de l'escalier, il s'arrêta, tant il se
sentait hors d'haleine. […]
- Allons, adieu ! soupira-t-il.
Elle releva sa tête d'un mouvement brusque :
- Oui, adieu … partez !
Ils s'avancèrent l'un vers l'autre ; il tendit la main, elle
hésita.
- A l'anglaise donc, fit-elle abandonnant la sienne tout en
s'efforçant de rire.
Léon la sentit entre ses doigts, et la substance même de tout
son être lui semblait descendre dans cette paume humide.
Puis il ouvrit la main ; leurs yeux se rencontrèrent encore,
et il disparut.
Quand il fut sous les halles, il s'arrêta, et il se cacha
derrière un pilier, afin de contempler une dernière fois cette
maison blanche avec ses quatre jalousies vertes. Il crut voir
une ombre derrière la fenêtre, dans la chambre ; mais le
rideau, se décrochant de la patère comme si personne n'y
touchait, remua lentement ses longs plis obliques, qui d'un
seul bond s'étalèrent tous, et il resta droit, plus immobile
qu'un mur de plâtre. Léon se mit à courir.
Il aperçut de loin, sur la route, le cabriolet de son
patron, et à côté un homme en serpillière qui tenait le
cheval. Homais et M. Guillaumin causaient ensemble. On
l'attendait.
- Embrassez-moi, dit l'apothicaire les larmes aux yeux. Voilà
votre paletot, mon bon ami ; prenez garde au froid !
Soignez-vous ! ménagez-vous !
- Allons, Léon, en voiture ! dit le notaire.
Homais se pencha sur le garde-crotte, et d'une voix
entrecoupée par les sanglots, laissa tomber ces deux mots
tristes :
- Bon voyage !
- Bonsoir, répondit M. Guillaumin. Lâchez tout ! Ils
partirent, et Homais s'en retourna.
Lors des Comices agricoles, l'arrivée de la sommité s'effectue dans un véhicule (le carrosse, ici paraphrasé par la voiture, et comparant princier du simple landau), qui, pour être flatteur de prime abord, n'en sera que plus ironique a posteriori lors de son discours :
(II, ch. 8) M. le préfet n'arrivait pas ; et les membres du
jury se trouvaient fort embarrassés, ne sachant s'il fallait
commencer la séance ou bien attendre encore.
Enfin, au fond de la Place, parut un grand landau de
louage, traîné par deux chevaux maigres, que fouettait à tour
de bras un cocher en chapeau blanc. Binet n'eut que le temps
de crier : Aux armes ! et le colonel de l'imiter. On courut
vers les faisceaux. On se précipita. Quelques-uns même
oublièrent leur col. Mais l'équipage préfectoral sembla
deviner cet embarras, et les deux rosses accouplées, se
dandinant sur leur chaînette, arrivèrent au petit trot devant
le péristyle de la mairie, juste au moment où la garde
nationale et les pompiers s'y déployaient, tambour battant, et
marquant le pas.
- Balancez ! cria Binet.
- Halte ! cria le colonel. Par file à gauche !
Et, après un port d'armes où le cliquetis des capucines, se
déroulant, sonna comme un chaudron de cuivre qui dégringole
les escaliers, tous les fusils retombèrent.
Alors on vit descendre du carrosse un monsieur vêtu
d'un habit court à broderie d'argent, chauve sur le front,
portant toupet à l'occiput, ayant le teint blafard et
l'apparence des plus bénignes. Ses deux yeux, fort gros et
couverts de paupières épaisses, se fermaient à demi pour
considérer la multitude, en même temps qu'il levait son nez
pointu et faisait sourire sa bouche rentrée. Il reconnut le
maire à son écharpe, et lui exposa que M. le préfet n'avait pu
venir. Il était, lui, un conseiller de préfecture ;
puis il ajouta quelques excuses. Tuvache y répondit par des
civilités, l'autre s'avoua confus ; et ils restaient ainsi,
face à face, et leurs fronts se touchant presque, avec les
membres du jury tout alentour, le conseil municipal, les
notables, la garde nationale et la foule. M. le
conseiller, appuyant contre sa poitrine son petit
tricorne noir, réitérait ses salutations, tandis que Tuvache,
courbé comme un arc, souriait aussi, bégayait, cherchait ses
phrases, protestait de son dévouement à la monarchie, et de
l'honneur que l'on faisait à Yonville.
Hippolyte, le garçon de l'auberge, vint prendre par la bride
les chevaux du cocher, et tout en boitant de son pied bot, il
les conduisit sous le porche du Lion d'Or, où beaucoup
de paysans s'amassèrent à regarder la voiture. Le
tambour battit, l'obusier tonna, et les messieurs à la file
montèrent s'asseoir sur l'estrade, dans les fauteuils en
utrecht rouge qu'avait prêtés madame Tuvache. […]
En effet, l'orateur témoigne d'un style ampoulé, lequel dévalorise en outre un véhicule qu'il évoque :
Enfin, M. le Conseiller se leva. On savait maintenant qu'il s'appelait Lieuvain, et l'on se répétait son nom de l'un à l'autre, dans la foule. Quand il eut donc collationné quelques feuilles et appliqué dessus son œil pour y mieux voir, il commença : "Messieurs, Qu'il me soit permis d'abord (avant de vous entretenir de l'objet de cette réunion d'aujourd'hui, et ce sentiment, j'en suis sûr, sera partagé par vous tous), qu'il me soit permis, dis-je, de rendre justice à l'administration supérieure, au gouvernement, au monarque, messieurs, à notre souverain, à ce roi bien-aimé à qui aucune branche de la prospérité publique ou particulière n'est indifférente, et qui dirige à la fois d'une main si ferme et si sage le char de l'Etat parmi les périls incessants d'une mer orageuse, sachant d'ailleurs faire respecter la paix comme la guerre, l'industrie, le commerce, l'agriculture et les beaux-arts. […]"
Or cette harangue est interrompue par l'attitude des auditeurs parmi lesquels le nouveau couple Emma et Rodolphe, rencontré au chapitre précédent (7) lors d'une saignée que lui effectue Charles. Le mélange des sensations romantiques qu'éprouve la femme est tel qu'elle mélange plusieurs amants potentiels (Rodolphe, Léon, le vicomte) :
Alors une mollesse la saisit, elle se rappela ce vicomte qui l'avait fait valser à la Vaubyessard, et dont la barbe exhalait, comme ces cheveux-là, cette odeur de vanille et de citron ; et, machinalement, elle entre-ferma les paupières pour la mieux respirer. Mais, dans ce geste qu'elle fit en se cambrant sur sa chaise, elle aperçut au loin, tout au fond de l'horizon, la vieille diligence l'Hirondelle [4], qui descendait lentement la côte des Leux, en traînant après soi un long panache de poussière. C'était dans cette voiture jaune que Léon, si souvent, était revenu vers elle ; et par cette route là-bas qu'il était parti pour toujours ! Elle crut le voir en face, à sa fenêtre ; puis tout se confondit, des nuages passèrent ; il lui sembla qu'elle tournait encore dans la valse, sous le feu des lustres, au bras du vicomte, et que Léon n'était pas loin, qui allait venir … et cependant elle sentait toujours la tête de Rodolphe à côté d'elle. La douceur de cette sensation pénétrait ainsi ses désirs d'autrefois, et comme des grains de sable sous un coup de vent, ils tourbillonnaient dans la bouffée subtile du parfum qui se répandait sur son âme. Elle ouvrit les narines à plusieurs reprises, fortement, pour aspirer la fraîcheur des lierres autour des chapiteaux. […]
Le ridicule tangage du passager, dû à l'ivresse de son conducteur, rejaillit sur son fiacre, lequel n'est plus ce véhicule romantique ayant fait rêver Emma (chap. 6) :
Les étoiles s'allumèrent. Quelques gouttes de pluie vinrent à
tomber. Elle noua son fichu sur sa tête nue.
A ce moment, le fiacre du Conseiller sortit de
l'auberge. Son cocher, qui était ivre, s'assoupit tout à coup
; et l'on apercevait de loin, par-dessus la capote, entre les
deux lanternes, la masse de son corps qui se balançait de
droite et de gauche selon le tangage des soupentes.
Après le politique, la médecine subit aussi la dévalorisation avec la pathologie d'Hippolyte, son pied-bot, que Charles se laissera convaincre d'opérer en vain :
(II, ch. 11) On le voyait continuellement sur la place,
sautiller tout autour des charrettes, en jetant en
avant son support inégal. Il semblait même plus vigoureux de
cette jambe-là que de l'autre. A force d'avoir servi, elle
avait contracté comme des qualités morales de patience et
d'énergie, et quand on lui donnait quelque gros ouvrage, il
s'écorait dessus, préférablement.
Or, puisque c'était un équin, il fallait couper le tendon
d'Achille […]
Après l'échec de Charles, cet épisode du "sacerdoce" de la chirurgie se clôt (le cas /résultatif/ affecte ainsi le domaine //pathologie//) sur l'appel à un spécialiste :
Ce fut dans le village un événement considérable que cette
amputation de cuisse par le docteur Canivet ! Tous les
habitants, ce jour-là, s'étaient levés de meilleure heure, et
la Grande-Rue, bien que pleine de monde, avait quelque chose
de lugubre comme s'il se fût agi d'une exécution capitale. On
discutait chez l'épicier sur la maladie d'Hippolyte ; les
boutiques ne vendaient rien, et madame Tuvache, la femme du
maire, ne bougeait pas de sa fenêtre, par l'impatience où elle
était de voir venir l'opérateur.
Il arriva dans son cabriolet, qu'il conduisait
lui-même. Mais, le ressort du côté droit s'étant à la longue
affaissé sous le poids de sa corpulence, il se faisait que la
voiture penchait un peu tout en allant, et l'on
apercevait sur l'autre coussin près de lui une vaste boîte,
recouverte de basane rouge, dont les trois fermoirs de cuivre
brillaient magistralement.
Quand il fut entré comme un tourbillon sous le porche du
Lion d'Or, le docteur, criant très haut, ordonna de
dételer son cheval, puis il alla dans l'écurie voir s'il
mangeait bien l'avoine ; car, en arrivant chez ses malades, il
s'occupait d'abord de sa jument et de son cabriolet. On
disait même à propos : "Ah ! M. Canivet, c'est un original !"
Et on l'estimait davantage pour cet inébranlable aplomb.
L'univers aurait pu crever jusqu'au dernier homme, qu'il n'eût
pas failli à la moindre de ses habitudes.
On infère ainsi l'opposition isotopique par les véhicules qui correspondent au statut social des personnages : /humilité/ des charrettes d'Hippolyte vs /prétention/ du cabriolet de Canivet. Si cette isotopie demeure pour indexer le même véhicule du pharmacien, il n'en va pas de même de la première concernant les charrettes introduisant Rodolphe (qualifié de "fanfaron" lors de sa saignée). Cela démontre que les objets subissent la variabilité thématique des personnages qu'ils accompagnent.
La séparation avec Léon étant accomplie, peut s'établir la complicité amoureuse d'Emma avec Rodolphe. L'Ailleurs romantique qu'elle s'imagine pour son nouveau couple illégitime implique la connexion métaphorique de la voiture banale (qui s'élance : /horizontalité/ terrestre) avec un ballon merveilleux (qui monte : /verticalité/ céleste) :
(II, ch. 12) La mère Bovary, les jours suivants, fut très
étonnée de la métamorphose de sa bru. En effet, Emma se montra
plus docile, et même poussa la déférence jusqu'à lui demander
une recette pour faire mariner des cornichons.
Etait-ce afin de les mieux duper l'un et l'autre ? ou bien
voulait-elle, par une sorte de stoïcisme voluptueux, sentir
plus profondément l'amertume des choses qu'elle allait
abandonner ? Mais elle n'y prenait garde, au contraire ; elle
vivait comme perdue dans la dégustation anticipée de son
bonheur prochain. C'était avec Rodolphe un éternel sujet de
causeries. Elle s'appuyait sur son épaule, elle murmurait :
- Hein ! quand nous serons dans la malle-poste ! Y
songes-tu ? Est-ce possible ? Il me semble qu'au moment où
je sentirai la voiture s'élancer, ce sera comme si
nous montions en ballon, comme si nous partions vers les
nuages. Sais-tu que je compte les jours ? Et toi ?
Jamais madame Bovary ne fut aussi belle qu'à cette époque ;
elle avait cette indéfinissable beauté qui résulte de la joie,
de l'enthousiasme, du succès, et qui n'est que l'harmonie du
tempérament avec les circonstances. […]
L'endettement est le problème terre-à-terre qui vient contrarier Emma dans sa rêverie de voyage adultérin, où elle retrouve l'une des calèches princières de son adolescence. Mais elle n'envisage pas la manipulation de Rodolphe ; de là l'isotopie afférente /idéalisme naïf/ (qui est le fondement du bovarysme) :
Quel enfantillage ! Elle insista cependant pour qu'il prit au
moins la chaîne, et déjà Lheureux l'avait mise dans sa poche
et s'en allait, quand elle le rappela.
- Vous laisserez tout chez vous. Quant au manteau, – elle
eut l'air de réfléchir, – ne l'apportez pas non plus ;
seulement, vous me donnerez l'adresse de l'ouvrier et
avertirez qu'on le tienne à ma disposition.
C'était le mois prochain qu'ils devaient s'enfuir. Elle
partirait d'Yonville comme pour aller faire des commissions à
Rouen. Rodolphe aurait retenu les places, pris des passeports,
et même écrit à Paris, afin d'avoir la malle entière
[5] jusqu'à
Marseille, où il s'achèteraient une calèche et, de là,
continueraient sans s'arrêter, par la route de Gênes. Elle
aurait eu soin d'envoyer chez Lheureux son bagage, qui serait
directement porté à l'Hirondelle, de manière que
personne ainsi n'aurait de soupçons ; et, dans tout cela,
jamais il n'était question de son enfant.
Relevons deux occurrences d'un syntagme, certes fort distantes, mais qui font le lien entre les deux amants. La première indexée à /trahison amoureuse/, celle de Rodolphe dont Charles décrit innocemment les mœurs à sa femme :
(II, ch. 13) Il est parti en voyage, ou il doit partir. Elle
eut un sanglot.
- Quoi donc t'étonne ? Il s'absente ainsi de temps à autre
pour se distraire, et, ma foi ! je l'approuve. […]
Tout à coup, un tilbury bleu passa au
grand trot sur la place. Emma poussa un cri et tomba roide par
terre, à la renverse.
En effet, Rodolphe, après bien des réflexions, s'était décidé
à partir pour Rouen. Or, comme il n'y a, de la Huchette à
Buchy, pas d'autre chemin que celui d'Yonville, il lui avait
fallu traverser le village, et Emma l'avait reconnu à la lueur
des lanternes qui coupaient comme un éclair le crépuscule.
Par relation de cause à effet, le véhicule léger est associé à un état de "paroxysme" (le mot est de Homais), celui de la manifestation corporelle du désir féminin qui oscille de la crise épileptique à ce trouble nerveux féminin qu'est l'hystérie, véritable topos médical de l'époque (sur tout cela, cf. B. Didier pp. 16-17 de l'éd. de Poche, 1983). Quoi qu'il en soit, il s'agit là du deuxième événement pathologique après l'opération ratée du garçon d'auberge.
La seconde occurrence, plus lointaine, est indexée à /besoin financier/, lors de l'épisode des rencontres, cette fois de Léon et Emma :
(III, ch. 5) Le clerc sentit alors l'infimité de sa position ;
il envia des épaulettes, des croix, des titres. Tout cela
devait lui plaire : il s'en doutait à ses habitudes
dispendieuses.
Cependant Emma taisait quantité de ses extravagances, telle
que l'envie d'avoir, pour l'amener à Rouen, un
tilbury bleu, attelé d'un cheval anglais, et
conduit par un groom en bottes à revers. C'était Justin qui
lui en avait inspiré le caprice, en la suppliant de le prendre
chez elle comme valet de chambre ; et, si cette privation
n'atténuait pas à chaque rendez-vous le plaisir de l'arrivée,
elle augmentait certainement l'amertume du retour.
La spécificité d'un tel véhicule à Rouen constitue un détail identique à plus de soixante pages de distance si précis que la seconde occurrence figure un ressouvenir nostalgique de la première; le fait qu'Emma lui conserve une évaluation méliorative prouve qu'elle n'est pas rancunière de la fuite de Rodolphe.
Mais reprenons le cours chronologique du roman. Toujours sur l'isotopie financière, voici de nouveau l'endettement d'Emma qui enrichit son créancier (lequel, avec Homais et Rodolphe, constitue le clan des matérialistes) :
(II, ch. 14) Lheureux courut à sa boutique, en rapporta les
écus et dicta un autre billet, par lequel Bovary déclarait
devoir payer à son ordre, le premier septembre prochain, la
somme de mille soixante et dix francs ; ce qui, avec les cent
quatre-vingts déjà stipulés, faisait juste douze cent
cinquante. […] Tout, d'ailleurs, lui réussissait. Il était
adjudicataire d'une fourniture de cidre pour l'hôpital de
Neufchâtel ; M. Guillaumin lui promettait des actions dans les
tourbières de Grumesnil, et il rêvait d'établir un nouveau
service de diligences entre Argueil et Rouen, qui ne
tarderait pas, sans doute, à ruiner la guimbarde du
Lion d'Or, et qui, marchant plus vite, étant à prix
plus bas et portant plus de bagages, lui mettrait ainsi dans
les mains tout le commerce d'Yonville.
Charles se demanda plusieurs fois par quel, moyen, l'année
prochaine, pouvoir rembourser tant d'argent ; […]
A propos des distractions et de spectacles proposés à Emma, pour la guérir, le dépaysement à la ville semble un remède :
Il n'y voyait aucun empêchement; sa mère leur avait expédié
trois cents francs sur lesquels il ne comptait plus, les
dettes courantes n'avaient rien d'énorme, et l'échéance des
billets à payer au sieur Lheureux était encore si longue,
qu'il n'y fallait pas songer. D'ailleurs, imaginant qu'elle y
mettait de la délicatesse, Charles insista davantage ; si bien
qu'elle finit, à force d'obsessions, par se décider. Et, le
lendemain, à huit heures, ils s'emballèrent dans
l'Hirondelle. L'apothicaire, que rien ne retenait à
Yonville, mais qui se croyait contraint de n'en pas bouger,
soupira en les voyant partir.
- Allons, bon voyage ! leur dit-il, heureux mortels que vous
êtes ! Puis, s'adressant à Emma, qui portait une robe de
soie bleue à quatre falbalas :
- Je vous trouve jolie comme un Amour ! Vous allez faire
florès à Rouen.
La diligence descendait à l'hôtel de la Croix
rouge, sur la place Beauvoisine. C'était une de ces
auberges comme il y en a dans tous les faubourgs de province,
avec de grandes écuries et de petites chambres à coucher, où
l'on voit au milieu de la cour des poules picorant l'avoine
sous les cabriolets crottés des commis voyageurs; –
bons vieux gîtes à balcon de bois vermoulu qui craquent au
vent dans les nuits d'hiver, continuellement pleins de monde,
de vacarme et de mangeaille, dont les tables noires sont
poissées par les glorias, les vitres épaisses jaunies
par les mouches, les serviettes humides tachées par le vin
bleu ; et qui, sentant toujours le village, comme des valets
de ferme habillés en bourgeois, ont un café sur la rue, et du
côté de la campagne un jardin à légumes.
On retrouve ici la ruralité du "garde-crotte" du cabriolet d'Homais [6], comme pour signifier que cette nouvelle auberge ne diffère pas du Lion d'Or et de son milieu.
Quelques lignes plus bas, le véhicule campagnard éponyme demeure indexé à l'isotopie /quartier populaire/, valorisée par Emma, mais non par son mari, timoré avant d'entrer au théâtre :
(II, ch. 15) […] Un peu plus bas, cependant, on était
rafraîchi par un courant d'air glacial qui sentait le suif, le
cuir et l'huile. C'était l'exhalaison de la rue des
Charrettes, pleine de grands magasins noirs où l'on
roule des barriques.
De peur de paraître ridicule, Emma voulut, avant d'entrer,
faire un tour de promenade sur le port, et Bovary, par
prudence, garda les billets à sa main, dans la poche de son
pantalon, qu'il appuyait contre son ventre.
La troisième partie s'ouvre sur la métamorphose du clerc retrouvé, devenu citadin plus audacieux :
(III, ch. 1) Léon ne perdait pas toute espérance, et il y
avait pour lui comme une promesse incertaine qui se balançait
dans l'avenir, tel qu'un fruit d'or suspendu à quelque
feuillage fantastique.
Puis, en la revoyant après trois années d'absence, sa passion
se réveilla. Il fallait, pensait-il, se résoudre enfin à la
vouloir posséder. D'ailleurs, sa timidité s'était usée au
contact des compagnies folâtres, et il revenait en province,
méprisant tout ce qui ne foulait pas d'un pied verni
l'asphalte du boulevard. Auprès d'une Parisienne en dentelles,
dans le salon de quelque docteur illustre, personnage à
décorations et à voiture, le pauvre clerc, sans doute,
eût tremblé comme un enfant ; mais ici, à Rouen, sur le port,
devant la femme de ce petit médecin, il se sentait à l'aise,
sûr d'avance qu'il éblouirait. […]
On note que dans ce contexte d'arrivisme, le véhicule générique appartient au taxème matérialiste //signes de réussite sociale//, par contraste avec sa déclaration romantique, deux pages plus loin, où il se remémore l'idéalisation des fiacres, pareils à ceux des tableaux de la jeunesse d'Emma (cf. supra I, ch. 6) :
- Souvent, reprit-il, je vous écrivais des lettres
qu'ensuite je déchirais.
Elle ne répondait pas. Il continua :
- Je m'imaginais quelquefois qu'un hasard vous amènerait.
J'ai cru vous reconnaître au coin des rues : et je courais
après tous les fiacres où flottait à la portière un
châle, un voile pareil au vôtre …
Elle semblait déterminée à le laisser parler sans
l'interrompre. Croisant les bras et baissant la figure, elle
considérait la rosette de ses pantoufles, et elle faisait dans
leur satin de petits mouvements, par intervalles, avec les
doigts de son pied.
Mais quelques pages après, le matérialisme de la relation charnelle adultérine reprend le dessus avec la compromission qu'accepte Emma dans cette même voiture. Ce détail réaliste profanatoire qui n'a pas échappé à l'avocat du ministère public Ernest Pinard lors du procès intenté à l'auteur (cf. éd. de Poche, 1983, p. 474) est d'autant plus perceptible qu'il fait "offense à la morale religieuse" en succédant au rendez-vous des amants dans la cathédrale Notre-Dame. Celui-ci a lieu à "onze heures"; or la mention de la fin de promenade en "voiture close" qui s'achève "vers six heures" est manifestement une exagération, entorse à la chronologie réaliste; elle confirme l'indexation en fin de chapitre du véhicule à l'isotopie /anormalité/, suscitée par le regard choqué des "bourgeois" :
- Imbécile ! grommela Léon s'élançant hors de l'église.
Un gamin polissonnait sur le parvis :
- Va me chercher un fiacre !
L'enfant partit comme une balle, par la rue des Quatre-Vents ;
alors ils restèrent seuls quelques minutes, face à face et un
peu embarrassés.
- Ah ! Léon ! Vraiment … je ne sais … si je dois … !
Elle minaudait. Puis, d'un air sérieux :
- C est très inconvenant, savez-vous ?
- En quoi ? répliqua le clerc. Cela se fait à Paris !
Et cette parole, comme un irrésistible argument, la détermina.
Cependant le fiacre n'arrivait pas. Léon avait peur
qu'elle ne rentrât dans l'église. Enfin le fiacre
parut.
- Sortez du moins par le portail du nord ! leur cria le
Suisse, qui était resté sur le seuil, pour voir la
Résurrection, le Jugement dernier, le
Paradis, le Roi David et les
Réprouvés dans les flammes d'enfer.
- Où Monsieur va-t-il ? demanda le cocher.
- Où vous voudrez ! dit Léon poussant Emma dans la
voiture.
Et la lourde machine
[7] se mit en
route.
Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts,
le quai Napoléon, le pont Neuf et s'arrêta court devant la
statue de Pierre Corneille.
- Continuez ! fit une voix qui sortait de l'intérieur.
La voiture repartit, et, se laissant, dès le carrefour
La Fayette, emporter vers la descente, elle entra au grand
galop dans la gare du chemin de fer.
- Non, tout droit ! cria la même voix.
Le fiacre sortit des grilles, et bientôt, arrivé sur le
Cours, trotta doucement, au milieu des grands ormes. Le cocher
s'essuya le front, mit son chapeau de cuir entre ses jambes et
poussa la voiture en dehors des contre-allées, au bord
de l'eau, près du gazon.
Elle alla le long de la rivière, sur le chemin de halage pavé
de cailloux secs, et, longtemps, du côté d'Oyssel, au delà des
îles. […]
De temps à autre, le cocher sur son siège jetait aux cabarets
des regards désespérés. Il ne comprenait pas quelle fureur de
la locomotion poussait ces individus à ne vouloir point
s'arrêter. Il essayait quelquefois, et aussitôt il entendait
derrière lui partir des exclamations de colère. Alors il
cinglait de plus belle ses deux rosses tout en sueur, mais
sans prendre garde aux cahots, accrochant par-ci par-là, ne
s'en souciant, démoralisé, et presque pleurant de soif, de
fatigue et de tristesse.
Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et
dans les rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de
grands yeux ébahis devant cette chose si extraordinaire en
province, une voiture à stores tendus, et qui
apparaissait ainsi continuellement, plus close qu'un tombeau
et ballottée comme un navire.
Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au moment où
le soleil dardait le plus fort contre les vieilles lanternes
argentées, une main nue passa sous les petits rideaux de toile
jaune et jeta des déchirures de papier, qui se dispersèrent au
vent et s'abattirent plus loin, comme des papillons blancs,
sur un champ de trèfles rouges tout en fleur.
Puis, vers six heures, la voiture s'arrêta dans une
ruelle du quartier Beauvoisine, et une femme en descendit qui
marchait le voile baissé, sans détourner la tête.
(III, ch. 2)
En arrivant à l'auberge, madame Bovary fut étonnée de ne pas
apercevoir la diligence. Hivert, qui l'avait
attendue cinquante-trois minutes, avait fini par s'en aller.
Rien pourtant ne la forçait à partir ; mais elle avait donné
sa parole qu'elle reviendrait le soir même. D'ailleurs,
Charles l'attendait ; et déjà elle se sentait au cœur cette
lâche docilité qui est, pour bien des femmes, comme le
châtiment tout à la fois et la rançon de l'adultère.
Vivement elle fit sa malle, paya la note, prit dans la cour un
cabriolet, et, pressant le palefrenier, l'encourageant,
s'informant à toute minute de l'heure et des kilomètres
parcourus, parvint à rattraper L'Hirondelle vers les
premières maisons de Quincampoix.
A peine assise dans son coin, elle ferma les yeux et les
rouvrit au bas de la côte, où elle reconnut de loin Félicité,
qui se tenait en vedette devant la maison du maréchal.
Cette cavalcade du changement de multiples véhicules (de transport tantôt privé tantôt public) traduit bien le climat romanesque indexé à /duplicité/. De telles actions perfectives et ponctuelles au passé simple n'ont rien de contradictoire avec les imperfectives duratives-itératives dans la mesure où toutes relèvent de la thématique de l'amour passion, que ce soit le déplacement soudain ou la lente promenade :
[…] elle s'embarqua dans l'Hirondelle pour aller à
Rouen consulter M. Léon ; et elle y resta trois jours.
(III, ch. 3)
Ce furent trois jours pleins, exquis, splendides, une vraie
lune de miel.
Ils étaient à l'hôtel de Boulogne, sur le port. Et ils
vivaient là, volets fermés, portes closes, avec des fleurs par
terre et des sirops à la glace, qu'on leur apportait dès le
matin.
Vers le soir, ils prenaient une barque couverte et allaient
dîner dans une île.
C'était l'heure où l'on entend, au bord des chantiers,
retentir le maillet des calfats contre la coque des vaisseaux.
La fumée du goudron s'échappait d'entre les arbres, et l'on
voyait sur la rivière de larges gouttes grasses, ondulant
inégalement sous la couleur pourpre du soleil, comme des
plaques de bronze florentin, qui flottaient.
Ils descendaient au milieu des barques amarrées, dont les
longs câbles obliques frôlaient un peu le dessus de la barque.
Les bruits de la ville insensiblement s'éloignaient, le
roulement des charrettes, le tumulte des voix, le
jappement des chiens sur le pont des navires. Elle dénouait
son chapeau et ils abordaient à leur île.
On constate que (depuis I, ch. 7-8, et ici même en III), la multiplicité des véhicules hippomobiles regroupés à la charnière de deux chapitres favorise leur transition en prolongeant l'isotopie /dynamisme/. Il s'agit de l'élan vers la vie de libertinage à Rouen, comparée à "une Babylone", symbolisant LA ville pour Emma. Après le retour mouvementé (III, ch. 2), voici l'aller où l'impatience d'Emma le dispute à la dissimulation :
(III, ch. 5) Hivert attelait sans se dépêcher, et en
écoutant d'ailleurs la mère Lefrançois, qui, passant par un
guichet sa tête en bonnet de coton, le chargeait de
commissions et lui donnait des explications à troubler un tout
autre homme. Emma battait la semelle de ses bottines contre
les pavés de la cour.
Enfin, lorsqu'il avait mangé sa soupe, endossé sa limousine,
allumé sa pipe et empoigné son fouet, il s'installait
tranquillement sur le siège.
L'Hirondelle partait au petit trot, et, durant trois
quarts de lieue, s'arrêtait de place en place pour prendre des
voyageurs, qui la guettaient debout, au bord du chemin, devant
la barrière des cours. Ceux qui avaient prévenu la veille se
faisaient attendre ; quelques-uns même étaient encore au lit
dans leur maison ; Hivert appelait, criait, sacrait,
puis il descendait de son siège, et allait frapper de grands
coups contre les portes. Le vent soufflait par les vasistas
fêlés.
Cependant les quatre banquettes se garnissaient, la
voiture roulait, les pommiers à la file se succédaient
; et la route, entre ses deux longs fossés pleins d'eau jaune,
allait continuellement se rétrécissant vers l'horizon.
Emma la connaissait d'un bout à l'autre ; elle savait qu'après
un herbage il y avait un poteau, ensuite un orme, une grange
ou une cahute de cantonnier ; quelquefois même, afin de se
faire des surprises, elle fermait les yeux. […]
Elle se penchait des deux mains par le vasistas, en humant la
brise ; les trois chevaux galopaient, les pierres grinçaient
dans la boue, la diligence se balançait, et
Hivert, de loin, hélait les carrioles sur la
route, tandis que les bourgeois qui avaient passé la nuit au
bois Guillaume descendaient la côte tranquillement, dans leur
petite voiture de famille.
On s'arrêtait à la barrière ; Emma débouclait ses socques,
mettait d'autres gants, rajustait son châle, et, vingt pas
plus loin, elle sortait de l'Hirondelle.
La ville alors s'éveillait. Des commis, en bonnet grec,
frottaient la devanture des boutiques, et des femmes qui
tenaient des paniers sur la hanche poussaient par intervalles
un cri sonore, au coin des rues. Elle marchait les yeux à
terre, frôlant les murs, et souriant de plaisir sous son voile
noir baissé.
Par peur d'être vue, elle ne prenait pas ordinairement le
chemin le plus court. Elle s'engouffrait dans les ruelles
sombres, et elle arrivait tout en sueur vers le bas de la rue
Nationale, près de la fontaine qui est là. C'est le quartier
du théâtre, des estaminets et des filles. Souvent une
charrette passait près d'elle, portant quelque décor
qui tremblait. Des garçons en tablier versaient du sable sur
les dalles, entre des arbustes verts. On sentait l'absinthe,
le cigare et les huîtres. […]
Comme pour "la rue des Charrettes" supra, ce moyen de locomotion à Rouen est indexé à /agitation populaire citadine/, valorisée par Emma, puisque cela la désennuie.
Quant à l'isotopie aspectuelle /itératif/ (des imparfaits), elle indexe non seulement la régularité des moyens de transports, mais aussi les habitudes des passagers et des rencontres qu'ils font. Ainsi sur le chemin du retour celle du gueux, dont la parabole sera récurrente lors de l'agonie d'Emma en fin de chapitre 8. Sa thématique de l'amour, associée aux meurtrissures de son corps dont l'horreur rejaillit sur les passagers préfigure son tragique destin :
Puis elle s'en allait ! Elle remontait les rues ; elle
arrivait à la Croix rouge ; elle reprenait ses socques,
qu'elle avait cachés le matin sous une banquette, et se
tassait à sa place parmi les voyageurs impatientés.
Quelques-uns descendaient au bas de la côte. Elle restait
seule dans la voiture. A chaque tournant, on apercevait
de plus en plus tous les éclairages de la ville qui faisaient
une large vapeur lumineuse au-dessus des maisons confondues.
Emma se mettait à genoux sur les coussins, et elle égarait ses
yeux dans cet éblouissement. Elle sanglotait, appelait Léon,
et lui envoyait des paroles tendres et des baisers qui se
perdaient au vent.
Il y avait dans la côte un pauvre diable vagabondant avec son
bâton, tout au milieu des diligences. Un amas de
guenilles lui recouvrait les épaules, et un vieux castor
défoncé, s'arrondissant en cuvette, lui cachait la figure ;
mais, quand il le retirait, il découvrait, à la place des
paupières, deux orbites béantes tout ensanglantées. La chair
s'effiloquait par lambeaux rouges ; et il en coulait des
liquides qui se figeaient en gales vertes jusqu'au nez, dont
les narines noires reniflaient convulsivement. Pour vous
parler, il se renversait la tête avec un rire idiot ; – alors
ses prunelles bleuâtres, roulant d'un mouvement continu,
allaient se cogner, vers les tempes, sur le bord de la plaie
vive.
Il chantait une petite chanson en suivant les voitures
: "Souvent la chaleur d'un beau jour Fait rêver fillette à
l'amour." Et il y avait dans tout le reste des oiseaux, du
soleil et du feuillage.
Quelquefois, il apparaissait tout à coup derrière Emma, tête
nue. Elle se retirait avec un cri. Hivert venait le
plaisanter. Il l'engageait à prendre une baraque à la foire
Saint-Romain, ou bien lui demandait, en riant, comment se
portait sa bonne amie.
Souvent, on était en marche, lorsque son chapeau, d'un
mouvement brusque entrait dans la diligence par le
vasistas, tandis qu'il se cramponnait, de l'autre bras, sur le
marchepied, entre l'éclaboussure des roues. Sa voix, faible
d'abord et vagissante, devenait aiguë. Elle se traînait dans
la nuit, comme l'indistincte lamentation d'une vague détresse
; et, à travers la sonnerie des grelots, le murmure des arbres
et le ronflement de la boîte creuse, elle avait quelque chose
de lointain qui bouleversait Emma. Cela lui descendait au fond
de l'âme comme un tourbillon dans un abîme, et l'emportait
parmi les espaces d'une mélancolie sans bornes. Mais
Hivert, qui s'apercevait d'un contrepoids, allongeait à
l'aveugle de grands coups avec son fouet. La mèche le
cinglait sur ses plaies, et il tombait dans la boue en
poussant un hurlement.
Puis les voyageurs de l'Hirondelle finissaient par
s'endormir, les uns la bouche ouverte, les autres le menton
baissé, s'appuyant sur l'épaule de leur voisin, ou bien le
bras passé dans la courroie, tout en oscillant régulièrement
au branle de la voiture ; et le reflet de la lanterne
qui se balançait en dehors, sur la croupe des limoniers,
pénétrant dans l'intérieur par les rideaux de calicot
chocolat, posait des ombres sanguinolentes sur tous ces
individus immobiles. […]
Même avec le véhicule privé qu'est le boc, qui comme le cabriolet précédent est chargé d'intercepter la diligence, les rendez-vous d'Emma avec Léon demeurent indexés à /duplicité/ ainsi qu'à /soupçon/ de la part des villageois :
A partir de ce moment, son existence ne fut plus qu'un
assemblage de mensonges, où elle enveloppait son amour comme
dans des voiles, pour le cacher.
C'était un besoin, une manie, un plaisir, au point que, si
elle disait avoir passé, hier par le côté droit d'une rue, il
fallait croire qu'elle avait pris par le côté gauche. Un matin
qu'elle venait de partir, selon sa coutume, assez légèrement
vêtue, il tomba de la neige tout à coup ; et comme Charles
regardait le temps à la fenêtre, il aperçut M. Bournisien dans
le boc du sieur Tuvache qui le conduisait à Rouen.
Alors il descendit confier à l'ecclésiastique un gros châle
pour qu'il le remit à Madame, sitôt qu'il arriverait à la
Croix rouge. A peine fut-il à l'auberge que Bournisien
demanda où était la femme du médecin d'Yonville. L'hôtelière
répondit qu'elle fréquentait fort peu son établissement.
Aussi, le soir, en reconnaissant madame Bovary dans
l'Hirondelle, le curé lui conta son embarras, sans
paraître, du reste y attacher de l'importance ; […]
En revanche Charles ne se doute de rien, même devant l'évidence ; de là l'isotopie /naïveté/ qui le caractérise depuis l'incipit du roman. Son activisme avec son boc est ainsi frappé du sceau de l'inefficacité face aux ruses d'Emma, dont il est ici plus qu'ailleurs le faire-valoir :
Un soir, elle ne rentra point à Yonville. Charles en perdait
la tête, et la petite Berthe, ne voulant pas se coucher sans
sa maman, sanglotait à se rompre la poitrine. Justin était
parti au hasard sur la route. M. Homais en avait quitté sa
pharmacie.
Enfin, à onze heures, n'y tenant plus, Charles attela son
boc, sauta dedans, fouetta sa bête et arriva vers deux
heures du matin à la Croix rouge. Personne. Il pensa
que le clerc peut-être l'avait vue ; mais où demeurait-il ?
[…] Comme il entrait dans cette rue, Emma parut elle-même à
l'autre bout ; il se jeta sur elle plutôt qu'il ne l'embrassa,
en s'écriant :
- Qui t'a retenue hier ?
- J'ai été malade.
- Et de quoi ?… Où ?… Comment ?…
Elle se passa la main sur le front, et répondit :
- Chez mademoiselle Lempereur.
- J'en étais sûr ! J'y allais.
- Oh ! ce n'est pas la peine, dit Emma.
Autre isotopie caractéristique cette fois du pharmacien : /sans-gêne/, du fait que non seulement il s'invite au déplacement à Rouen, mais il s'impose auprès du couple illégitime, en ce sens emblématique leur séparation, qu'il anticipe :
(III, ch. 6) Donc, un jeudi, Emma fut surprise de rencontrer,
dans la cuisine du Lion d'Or, M. Homais en costume de
voyageur, c'est-à-dire couvert d'un vieux manteau qu'on ne lui
connaissait pas, tandis qu'il portait d'une main une valise,
et, de l'autre, la chancelière de son établissement. Il
n'avait confié son projet à personne, dans la crainte
d'inquiéter le public par son absence.
L'idée de revoir les lieux où s'était passée sa jeunesse
l'exaltait sans doute, car tout le long du chemin il n'arrêta
pas de discourir ; puis, à peine arrivé, il sauta vivement de
la voiture pour se mettre en quête de Léon ; et le
clerc eut beau se débattre, M. Homais l'entraîna vers le grand
café de Normandie, où il entra majestueusement sans
retirer son chapeau, estimant fort provincial de se découvrir
dans un endroit public.
Emma attendit Léon trois quarts d'heure. […]
La dégradation finale s'effectue aussi bien au niveau de ses dettes auprès de Lheureux qui s'aggravent immédiatement après cet extrait, que sur le plan amoureux :
Emma retrouvait dans l'adultère toutes les platitudes du
mariage. […]
Le jour commençait à se lever, et une grande tache de couleur
pourpre s'élargissait dans le ciel pâle, du côté de
Sainte-Catherine. La rivière livide frissonnait au vent ; il
n'y avait personne sur les ponts ; les réverbères
s'éteignaient.
Elle se ranima cependant, et vint à penser à Berthe, qui
dormait là-bas, dans la chambre de sa bonne. Mais une
charrette pleine de longs rubans de fer passa, en
jetant contre le mur des maisons une vibration métallique
assourdissante.
Elle s'esquiva brusquement, se débarrassa de son costume, dit
à Léon qu'il lui fallait s'en retourner, et enfin resta seule
à l'hôtel de Boulogne.
Aussi au lendemain de ses nuits de "débauche" le véhicule naguère positif provoque un bruit strident, comme le symbole du signal d'alarme financier et familial.
Toujours à Rouen, elle a une vision fugace, celle d'une aristocratie merveilleuse (souvenir de la Vaubyessard) qui n'est qu'un instant de lueur dans la noirceur dominante :
(III, ch. 7) - Gare ! cria une voix sortant d'une porte
cochère qui s'ouvrait.
Elle s'arrêta pour laisser passer un cheval noir, piaffant
dans les brancards d'un tilbury que conduisait un
gentleman en fourrure de zibeline
[8]. Qui
était-ce donc ? Elle le connaissait … La voiture
s'élança et disparut.
Mais c'était lui, le vicomte ! Elle se détourna ; la
rue était déserte. Et elle fut si accablée, si triste, qu'elle
s'appuya contre un mur pour ne pas tomber. Puis elle pensa
qu'elle s'était trompée. Au reste, elle n'en savait rien.
Tout, en elle-même et au-dehors, l'abandonnait. […]
Autre répétition, celle du motif de "la chanson du gueux", rencontré sur le chemin du retour, et dont le triste sort préfigure celui de l'héroïne. On notera que l'ironie du cocher et du pharmacien rajoute une cruauté gratuite, ce qui rend d'autant plus pénibles ses déplacements à Rouen :
- Eh bien ! pour la peine, dit Hivert, tu vas nous
montrer la comédie.
L'Aveugle s'affaissa sur ses jarrets, et, la tête
renversée, tout en roulant ses yeux verdâtres et tirant la
langue, il se frottait l'estomac à deux mains, tandis qu'il
poussait une sorte de hurlement sourd, comme un chien affamé.
Emma, prise de dégoût, lui envoya, par-dessus l'épaule, une
pièce de cinq francs. C'était toute sa fortune. Il lui
semblait beau de la jeter ainsi.
La voiture était repartie, quand, soudain, M. Homais se
pencha en dehors du vasistas et cria:
- Pas de farineux ni de laitage ! Porter de la laine sur la
peau et exposer les parties malades à la fumée de baies de
genièvre !
Le spectacle des objets connus qui défilaient devant ses yeux
peu à peu détournait Emma de sa douleur présente. Une
intolérable fatigue l'accablait, et elle arriva chez elle
hébétée, découragée, presque endormie.
Enfin, troisième épisode de l'isotopie /pathologie/, et deuxième convocation du docteur Larivière auprès d'Emma empoisonnée, son véhicule pourtant banal et régulier hérite le sème /sacralité/ (de sa chirurgie) dû à sa comparaison avec "un dieu" :
(III, ch. 8) Puis elle se mettait à crier, horriblement. Elle
maudissait le poison, l'invectivait, le suppliait de se hâter,
et repoussait de ses bras raidis tout ce que Charles, plus
agonisant qu'elle, s'efforçait de lui faire boire. Il était
debout, son mouchoir sur les lèvres, râlant, pleurant et
suffoqué par des sanglots qui le secouaient jusqu'aux talons;
Félicité courait çà et là dans la chambre ; Homais, immobile,
poussait de gros soupirs, et M. Canivet, gardant toujours son
aplomb, commençait néanmoins à se sentir troublé.
- Diable ! … cependant … elle est purgée, et, du moment que
la cause cesse …
- L'effet doit cesser, dit Homais ; c'est évident.
- Mais sauvez-la ! s'exclamait Bovary.
Aussi, sans écouter le pharmacien qui hasardait encore cette
hypothèse : "C'est peut-être un paroxysme salutaire", Canivet
allait administrer de la thériaque, lorsqu'on entendit le
claquement d'un fouet ; toutes les vitres frémirent, et une
berline
[9] de
poste, qu'enlevaient à plein poitrail trois chevaux
crottés jusqu'aux oreilles, débusqua d'un bond au coin des
halles. C'était le docteur Larivière.
L'apparition d'un dieu n'eût pas causé plus d'émoi. Bovary
leva les mains, Canivet s'arrêta court, et Homais retira son
bonnet grec bien avant que le docteur fût entré.
Il appartenait à la grande école chirurgicale sortie du
tablier de Bichat, à cette génération, maintenant disparue, de
praticiens philosophes qui, chérissant leur art d'un amour
fanatique, l'exerçaient avec exaltation et sagacité !
Logiquement, le dernier extrait décrit son enterrement à Yonville :
(III, ch. 10) la grande croix d'argent se dressait toujours
entre les arbres.
Les femmes suivaient, couvertes de mantes noires à capuchon
rabattu ; elles portaient à la main un gros cierge qui
brûlait, et Charles se sentait défaillir à cette continuelle
répétition de prières et de flambeaux, sous ces odeurs
affadissantes de cire et de soutane. Une brise fraîche
soufflait, les seigles et les colzas verdoyaient, des
gouttelettes de rosée tremblaient au bord du chemin, sur les
haies d'épines. Toutes sortes de bruits joyeux emplissaient
l'horizon : le claquement d'une charrette roulant au
loin dans les ornières, le cri d'un coq qui se répétait
ou la galopade d'un poulain que l'on voyait s'enfuir sous les
pommiers. Le ciel pur était tacheté de nuages roses ; des
lumignons bleuâtres se rabattaient sur les chaumières
couvertes d'iris ; Charles, en passant, reconnaissait les
cours. Il se souvenait de matins comme celui-ci, où, après
avoir visité quelque malade, il en sortait, et retournait vers
elle.
Il s'agit du retour à la campagne initiale, avec la présence du père Rouault qui évoque le "cimetière des Bertaux", indexé aux isotopies /ruralité/ et /rétrospection nostalgique/. Cette évolution chronologique cyclique affecte aussi les véhicules puisque les charrettes mélioratives (de I, ch. 2, bien qu'étant les plus simples des voitures) sont ici récurrentes, mais comme pour symboliser ici que Charles (personnage dominant du début et de la fin du roman [10]) ne sort pas de "l'ornière", mais dans un sens qui n'a pas la valeur dysphorique traditionnelle (cf. "joyeux"). Rebondissons d'ailleurs sur ce mot, crédité de trois occurrences au total. Voici les deux premières, porteuses de la même évaluation : à l'incipit on lisait "Les ornières devinrent plus profondes. On approchait des Bertaux." Moins innocente est l'occurrence intermédiaire qui annonçait ce que Flaubert appelait dans sa correspondance la "baisade dans les bois par un temps d'automne" consécutive aux comices (II, 9) : "Ils descendirent. Rodolphe attacha les chevaux. Elle allait devant, sur la mousse, entre les ornières. Mais sa robe trop longue l'embarrassait, bien qu'elle la portât relevée par la queue, et Rodolphe, marchant derrière elle, contemplait entre ce drap noir et la bottine noire, la délicatesse de son bas blanc, qui lui semblait quelque chose de sa nudité."
***
De ce relevé d'attestations en contexte, sémantisées par les parcours interprétatifs, on conclut que de tels éléments matériels a priori anodins balisent systématiquement des épisodes cruciaux du roman (notamment : mariage, bonheur de Charles près de sa femme, remémoration du couvent, bal à la Vaubyessard, apparition d'Yonville, puis de Rodolphe et de Léon, ambiance au Lion d'Or, Comices, innombrables allers-retours à Rouen, pathologies d'Hippolyte puis d'Emma, projet de fuite avec Rodolphe et trahison, lieux populaires, consommation charnelle d'Emma, L'Exclu, les obsèques). Leur importance est aussi thématique ; en effet, de par les isotopies afférentes que chacune des occurrences des véhicules réactive, elles contribuent à la cohésion sémantique du roman.
Ajoutons que les hippomobiles échangent leurs isotopies qui ne leur sont pas spécifiques, telle la tonale /ironie/ qui affecte certes le "carrosse" (comparant du landau du conseiller aux Comices), dont se moquent les observateurs, ainsi que les "cabriolets crottés des commis voyageurs", mais non la seconde occurrence du "carrosse" qui blasonne le porte-cigares, objet magique pour Emma (isotopie /rêverie/ dans ce cas).
Naguère dans son approche "socio-sémantique" des objets dans le roman, Cl. Duchet (in Travail de Flaubert, "points", 1983, p.13) remarquait à juste titre que "ceux-ci sont très rarement fonctionnels" (p. 18) et pourvus du seul sème casuel /instrumental/ ; ils auraient au contraire trois statuts : "Information, l'objet renseigne sur un monde hors-texte, auquel il donne forme et consistance. Signe, il instaure le sens, profile une idéologie ou une vision du monde. Valeur, il bascule dans l'espace romanesque à la fois comme support de signification et comme matière phonique ; à ce niveau, il acquiert la plénitude de son statut esthétique." (p. 21) Duchet ouvrit ainsi la voie à une description esthético-structurale des objets, dont il reprit "les trois axes actantiels du désir, de la communication et de la lutte" à Greimas (p. 22).
La réduction sémantique à ces trois axes nous paraît bien excessive au vu de la diversité des isotopies qui indexent les différents types de voitures. En revenant à un point de vue sémasiologique (i. e. qui part des entrées du champ lexical – on ne citera pas le générique voiture(s), polyvalent – non plus du sens global contextuel, lequel figure au contraire le point de vue onomasiologique [11]), ressaisissons les principales isotopies afférentes et distinctives; elles constituent l'histoire contextuelle (cf. Rastier) des sémèmes indexés :
II. Comparaison avec L'éducation
sentimentale (1869)
[12]
![]()
Resaisissons les données quantitatives, pour nos quatre romans, telles que les fournit Hyperbase (on a mis en évidence les pics frappants relativement aux déficits voisins) :
| 30 hippomobiles |
Mme Bovary |
L'éducation s. |
Bel-Ami |
Une vie |
| véhicule(s) |
0 |
1 |
0 |
1 |
| voiture(s) |
31 |
71 |
47 |
31 |
| fiacre(s) |
7 |
25 |
33 |
0 |
| calèche(s) |
3 |
10 |
0 |
13 |
| diligence(s) |
7 |
7 |
0 |
0 |
| malle(s) |
1 |
1 |
0 |
0 |
| cabriolet(s) |
7 |
11 |
0 |
0 |
| coupé(s) |
0 |
11 |
0 |
0 |
| berline(s) |
1 |
5 |
0 |
2 |
| carrosse |
2 |
2 |
0 |
0 |
| boc |
8 |
0 |
0 |
0 |
| landau |
1 |
5 |
10 |
0 |
| phaéton |
0 |
0 |
0 |
2 |
| tilbury(s) |
4 |
2 |
0 |
1 |
| guimbarde |
1 |
0 |
0 |
1 |
| tapissière(s) |
1 |
2 |
0 |
0 |
| charrette(s) |
14 |
6 |
0 |
5 |
| carriole(s) |
6 |
2 |
0 |
13 |
| chariot |
0 |
1 |
0 |
0 |
| char(s) |
2 |
3 |
0 |
0 |
| tombereau(x) |
0 |
2 |
0 |
0 |
| haquet(s) |
0 |
1 |
0 |
0 |
| escargot |
0 |
1 |
0 |
0 |
| break |
0 |
1 |
0 |
0 |
| dog-cart(s) |
0 |
1 |
0 |
0 |
| briska(s) |
0 |
1 |
0 |
0 |
| wurst(s) |
0 |
1 |
0 |
0 |
| tandem(s) |
0 |
1 |
0 |
0 |
| victoria(s) |
0 |
1 |
0 |
0 |
| stepper à chaise |
0 |
1 |
0 |
0 |
Dans les deux romans de Flaubert, on constate l'absence de "phaéton", la rareté de "chariot", en revanche très présent dans Salammbô, ou encore que "boc" est une spécificité de Madame Bovary (par rapport à l'immense base Auteurs). Le chiffre de "voiture(s)" [13] a plus que doublé dans L'éducation sentimentale (dont la quantité et la variété des hippomobiles sont frappantes); cela nous contraint, pour ne pas alourdir l'exposé, à oublier le relevé exhaustif des attestations du générique. Cette restriction émise, passons en revue les épisodes pertinents, en suivant toujours le cours chronologique du roman.
1) Le premier est assurément la rencontre de Frédéric et de Mme Arnoux sur un navire, à quoi succède un moyen de locomotion terrestre qu'envisage d'utiliser la famille [14] :
Autour des tables rondes, des bourgeois mangeaient, un garçon de café circulait ; M. et Mme Arnoux étaient dans le fond, à droite ; il s'assit sur la longue banquette de velours, ayant ramassé un journal qui se trouvait là. Ils devaient, à Montereau, prendre la diligence de Châlons. Leur voyage en Suisse durerait un mois. Mme Arnoux blâma son mari de sa faiblesse pour son enfant. Il chuchota dans son oreille, une gracieuseté, sans doute, car elle sourit. Puis il se dérangea pour fermer derrière son cou le rideau de la fenêtre. (p. 1939)
De là le refus de la séparation. On constate l'opposition isotopique de /voyage fluvial/ vs /terrestre/ :
Quand il fut sur le quai, Frédéric se retourna. Elle était
près du gouvernail, debout. Il lui envoya un regard où il
avait tâché de mettre toute son âme ; comme s'il n'eût rien
fait, elle demeura immobile. Puis, sans égard aux salutations
de son domestique :
-” Pourquoi n'as-tu pas amené la voiture jusqu'ici ? ”
Le bonhomme s'excusait.
-” Quel maladroit ! Donne-moi de l'argent ! ” Et il alla
manger dans une auberge. Un quart d'heure après, il eut envie
d'entrer comme par hasard dans la cour des diligences.
Il la verrait encore, peut-être ? (p. 1942)
La disjonction physique entraîne de la part du protagoniste, de retour chez lui à Nogent-sur-Seine, une mentalisation (rêverie), subjectivité qui se poursuit par une hypothèse (cf. "sans doute"), laquelle marque le refus de l'omniscience :
La cuisinière annonça que le potage de Monsieur était servi.
On se retira, par discrétion. Puis, dès qu'ils furent seuls,
dans la salle, sa mère lui dit, à voix basse :
- ” Eh bien ? ”
Le vieillard l'avait reçu très cordialement, mais sans montrer
ses intentions.
Mme Moreau soupira.
- ” Où est-elle, à présent ? ” songeait-il.
La diligence roulait, et, enveloppée dans le châle sans
doute, elle appuyait contre le drap du coupé sa belle