Volume XXV - n°4 (2020). Coordonné par Régis Missire
Dits et inédits
Sexe, race et sciences sociales
FRANÇOIS RASTIER
À partir de publications récentes et de projets de recherche en cours, cette étude souhaite évaluer les attendus scientifiques des concepts de « genre » et de « race » au sein des recherches postcoloniales et plus généralement des sciences sociales. En France, elles sont financées et soutenues notamment par le CNRS et l’Agence Nationale pour la Recherche. Faut-il chercher à caractériser le prétendu retard français en la matière ? Au-delà même des questions académiques, la question des standards scientifiques s’impose, dès lors que les revendications idéologiques font fi de la complexité des objets de recherche, des principes méthodologiques, sans même évoquer les normes du discours rationnel.
tag decolonialism, études décoloniales, gender, genre, race, sciences sociales, sex, sexe, social sciences
Dits et inédits
Martin Heidegger: anti-semitism and metaphysics In the Schwarze Hefte (1939-1941)
The attack (Angriff) on Husserl
JULIO QUESADA
The aim of the present paper is to clarify the relationship, within Heidegger’s thought, between (a) his 1916 anti-Semitism of the spirit, and (b) his criticism of Husserl’s transcendental phenomenology of 1923-24. The latter took place, in turn, within the framework of the criticism of the essence of modern metaphysics as a calculated omission of the question about Being. An intentional forgetting due to the universalist machinations proper of theoretical thinking (abstract: without soil, without homeland). Hence, Heidegger’s spiritual anti-Semitism ends up transformed, through his criticism of Husserl’s phenomenology, in a metaphysical anti-Semitism. According to it, there is an analogy between (a) the judaization of the German spirit and culture; and (b) the (theoretical) essence of modern metaphysics. As an historian of philosophy, Heidegger reaches the conclusion that the reason that prevents Husserl from delving into the true experiences (originally German) is his own race. I conclude that the Shoah could only find its way in the spirit of an epoch whose racism had been grounded by Heidegger through his denial of philosophy.
tag consciousness-of, experiences, Heidegger, Holocaust, homeland, Husserl, judaization, modern metaphysics, neo-nazism, people, phenomenology, race, state, theoretic, truth about being, uprooting
Dialogues et débats
“Beyond irresponsible”. Note sur l’art de ne pas répondre du Professeur Sheehan, ou comment troller un débat académique
GAËTAN PEGNY
Dans son « L’affaire Faye : Faut-il brûler Heidegger? », le Professeur Sheehan reprend et aggrave les procédés dont il avait déjà usé dans sa première polémique contre M. Faye. S’il tente d’échapper aux responsabilités qu’entraînent la gravité de ses accusations (voir le point 1.), il les aggrave par un « humour » qui lui permet d’esquiver les arguments de ses adversaires (point 2), ou en répondant purement et simplement à côté (point 3). Répondre à un adversaire imaginaire (point 4) ou réinventer un Heidegger à sa mesure (point 5) ne le sauve pas, même si partout il proclame sa victoire (point 6). Faire jouer les oppositions nationales et verser dans la vulgarité semble alors l’ultime recours (point 7).
tag antisemitism, Emmanuel Faye, François Rastier, Heidegger, Johannes Fritsche, nazism, Schwarze Hefte, Thomas Sheehan
Dialogues et débats
Thomas Sheehan : l’introduction de l’insulte dans le débat sur Heidegger
In memoriam Johannes Fritsche (1949-2020)
EMMANUEL FAYE
Dans son attaque contre mon livre Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie. Autour des séminaires inédits de 1933-1935, publiée dans Philosophy Today sous le titre « Emmanuel Faye : The Introduction of Fraud Into Philosophy ? », Thomas Sheehan n’aborde ni l’objet, ni les démonstrations du livre. Il monte en épingle quelques détails isolés, présentés de manière sophistique et biaisée. Surtout, il parsème son propos d’insultes ad personam que l’on n’a pas coutume de rencontrer dans les débats philosophiques ou scientifiques, moquant l’« ignorance crasse » de son adversaire ou même, dans un second article, ses « lectures crétines » et le présentant comme un possible « faussaire » (a fraud), qualificatif qui relève de la diffamation et appellerait une réponse pénale. M. Sheehan avait prémédité son attaque, qui s’était déroulée en conclusion d’un colloque à New York sur les Cahiers noirs de Heidegger. Il n’avait visiblement pas lu ces Cahiers et n’avait rien su en dire, sans doute parce que cela eût fondamentalement remis en question son interprétation édulcorée de l’œuvre heideggérienne. Il lui avait donc fallu faire diversion, au mépris des règles académiques élémentaires comme l’avaient alors souligné Sidonie Kellerer et Richard Wolin. Depuis la publication de son article, l’essentiel des critiques de M. Sheehan a été précisément réfuté par Johannes Fritsche et par d’autres. Quoique j’aie jusqu’à présent résolu de ne pas répondre aux attaques personnelles, prenant les insultes d’un heideggérien virulent pour des hommages à la critique – on n’injurie en effet que ce que l’on ne parvient pas à réfuter – je dois aujourd’hui à la mémoire du professeur Fritsche, récemment disparu, de prendre à mon tour la parole et de lui rendre un hommage intellectuel par cette réponse.
tag Black Notebooks, Heidegger, Johannes Fritsche, Thomas Sheehan
Repères pour l'étude
De l’herméneutique matérielle à l’herméneutique digitale ou numérique
ROSSANA DE ANGELIS
Parmi les herméneutiques de la religion, du droit, de la littérature… ayant pour objectif de comprendre le processus d’interprétation des textes au sein de discours particuliers, une voie différente se dessine au sein de l’herméneutique contemporaine. C’est la voie de l’herméneutique matérielle, ayant pour objectif de comprendre comment les conditions de production, circulation et réception des textes interviennent dans le processus d’interprétation. Cette voie est ouverte par Peter Szondi, en réaction au courant de l’herméneutique philosophique dominant au XXe siècle. Aujourd’hui, la dimension matérielle des textes numériques — comprenant les pratiques dont ils sont issus — et les actions interprétatives — auxquelles ils sont soumis — ouvre une autre piste de réflexion. Ces aspects peuvent être pris en charge par une herméneutique numérique (D. Mayaffre, J.-M. Viprey), c’est-à-dire une approche permettant d’explorer la relation entre les pratiques de production et d’interprétation des textes numériques. En fait, le changement de support — du papier au numérique — demande le changement des pratiques de production et d’interprétation des textes. Une approche herméneutique des textes numériques suppose de prendre en compte ces changements, en évaluant leur impact sur les tâches interprétatives accomplies pendant la lecture (F. Rastier). L’enjeu de l’herméneutique numérique est donc celui de renouer la relation entre matière physique et matière signifiante (B. Bachimont), depuis trop longtemps séparées.
tag digital materiality, hermeneutics, herméneutique matérielle, herméneutique numérique, intepretation, interprétation, matérialité numérique