Dits et inédits
Aspects sémantiques de la subjectivité en langue dalabon (Australie du Nord)
Texte intégral
CREDO (Centre de recherche et de documentation sur l'Océanie)
Parution originale en anglais dans la revue Australian Aboriginal Studies, 2009/1
Résumé : Loin de s’attacher uniquement à décrire les pratiques sous leurs formes concrètes et visuelles, ou la seule culture matérielle, l’anthropologie décrit également les pratiques conceptuelles des groupes qu’elle étudie – des descriptions souvent désignées dans leur ensemble sous les étiquettes d’« ontologie », de « vision du monde », de « philosophie », etc. L’anthropologie linguistique, par ailleurs, postule depuis longtemps une influence mutuelle entre la langue, qui organise l’expérience sur la base de catégories qui peuvent différer largement d’une langue à l’autre, et la pensée (voir Wierzbicka 1997, par exemple).
Mon travail s’inspire de ces deux tendances. Je cherche à explorer la forme que prennent, chez les locuteurs de la langue dalabon (groupe Dalabon, Territoire du Nord, Australie) des concepts souvent considérés comme typiquement philosophiques : la raison, les règles, la subjectivité, les émotions, entre autres. Je fonde cette exploration sur des analyses sémantiques, mais également sur l’observation de « jeux de langage » (c’est-à-dire de conversations, de discours réels recueillis auprès des locuteurs) et des « formes de vie » en général (rituels, interactions sociales…). Mon objet est donc à la fois anthropologique, puisque je décris les concepts qui ont cours dans un groupe donné ; linguistique, car je décris la sémantique du dalabon, une langue sévèrement menacée ; et philosophique, dans la mesure où je mets en perspective les concepts rencontrés avec les « nôtres », pour mieux comprendre les uns et les autres. Ma méthode, de même, allie les questions de langues, d’anthropologie et de philosophie dans la mesure où elle aborde ensemble le discours et les concepts pris dans des jeux de langage et des formes de vie, selon l’acception wittgensteinienne de ces expressions.
Cet article examine la sémantique de la subjectivité intellectuelle (soit les opinions, les intentions, la personne sociale, etc.) en langue dalabon, ainsi qu’en langue kriol, le créole local. Compte tenu du statut du dalabon et de l’importance du kriol dans la région, le dalabon ne peut être observé dans son contexte « original », comme le recommanderait la méthode de la documentation linguistique. Cet article s’appuie précisément sur ce paramètre, et sur le fait que le travail linguistique lui-même, donnant lieu à des conversations et des interactions en langue dalabon, peut et doit être considéré comme un « authentique » contexte conversationnel. Les analyses sont donc souvent basées sur des énoncés métalinguistiques, souvent exprimés en kriol. Plutôt que de chercher (vainement) à isoler l’analyse du dalabon de celle du kriol, je me sers des interactions et chevauchements entre les deux langues comme d’outils théoriques supplémentaires.
L’article décrit principalement trois lexèmes dalabon : men-no (« intentions », « avis », « pensées », « jugements »…) ; kodj-no (« tête ») et kodj-kulu-no (« cerveau »). Aucun de ces mots ne correspond strictement au terme français esprit. D’une part, men-no s’apparente à la conscience, mais il n’est jamais traité comme un récipient, contenant, ou encore comme un processeur. D’autre part, kodj-no et kodj-kulu-no sont traités respectivement comme récipient et comme processeur, mais il s’agit strictement d’attributs physiques, alors que ce que les locuteurs du français appellent esprit se distingue clairement du corps. On peut souligner par ailleurs que kodj-no, la « tête » comme partie du corps, représente aussi l’individu en tant qu’entité sociale – alors que l’individu tel que le conçoit la culture « occidentale » n’est pas aussi clairement associé à un attribut physique. En outre, si men-no peut aussi se traduire par « idée », il ne peut pas être considéré indépendamment d’une entité subjective donnée (un être humain, un animal). Alors qu’au contraire, l’objectivité potentielle est une dimension cruciale de ce que nous entendons par idée en français. Ainsi, la sémantique de la subjectivité en dalabon ne reproduit pas à l’identique les articulations conceptuelles que l’on trouve dans certaines langues européennes. L’article montre également comment ces particularités persistent dans le créole local.
Abstract: Cultural anthropologists seek to describe practises – actions and interactions, organisations, rituals, material culture. But they also seek to describe the underlying conceptual models of the groups at stake, often labelling these conceptual models “ontology”, “philosophy”, etc. Anthropological linguists, in addition, postulate a mutual influence between peoples’ languages on the one hand, organising experience on the basis of categories that may differ widely from one language to another, and peoples’ thought, their concepts, their folk theories (see for instance Wierzbicka 1997).
My work leans on both trends. I explore and describe the properties lent to some of our typically “philosophical” concepts – reason, rules, subjectivity, emotions, among others – by speakers of the Dalabon language, members of the Dalabon Aboriginal group of the Australian Northern Territory . This exploration is based on semantic analysis and on the observation of “language games” (conversations and other speech recorded with speakers of the language), and “forms of life” in general (rituals, social interactions…). My purpose is at once anthropological (I describe the concepts articulated by members of the group at stake), linguistic (I describe the semantics of Dalabon, a severely endangered language) and philosophical (the concepts described can be compared to “ours”, in order to trigger better understanding on both sides). Likewise, my method makes joint use of linguistic, anthropological and philosophical tools, since I tackle, at once, the discourse and the concepts included altogether in language games and forms of life, according to Wittgenstein’s definition of these expressions.
This paper explores the semantics of subjectivity (views, intentions, the self as a social construct, etc.) in Dalabon, a severely endangered language of the Australian Northern Territory , and in Kriol, the local creole. Considering the status of Dalabon and the importance of Kriol in the region, Dalabon cannot be observed in its ‘original’ context, as the traditional methods of linguistic anthropology tend to recommend. This paper seeks to rely on this very parameter, reclaiming linguistic work and research as a legitimate conversational context. Analyses are thus based on metalinguistic statements — among which are translations in Kriol. Far from seeking to separate Dalabon from Kriol, I use interactions between them as an analytical tool. The paper concentrates on three Dalabon words: men-no (’intentions’, ‘views’, ‘thoughts’); kodj-no (‘head’) and kodj-kulu-no (‘brain’). None of these words strictly matches the concept expressed by the English word mind. On the one hand, men-no is akin to consciousness but is not treated as a container nor as a processor; on the other, kodj-no and kodj-kulu-no are treated respectively as container and processor, but they are clearly physical body parts, while what English speakers usually call the mind is essentially distinct from the body. Interestingly, the body part kodj-no (‘head’) also represents the individual as a social construct — while the Western ‘self’ does not match physical attributes. Besides, men-no can also translate as ‘idea’, but it can never be abstracted from subjectivity — while in English, potential objectivity is a crucial feature of ideas. Hence the semantics of subjectivity in Dalabon does not reproduce classic ‘Western’ conceptual articulations. I show that these specificities persist in the local creole.
La subjectivité est un thème récurrent au sein des sciences sociales, et en particulier en anthropologie. Toutefois, le thème plus ardu de la subjectivité intellectuelle n’est pas très présent dans la littérature spécialisée. L’article qui va suivre explore cette question complexe en s’appuyant sur l’analyse linguistique d’un corpus bien défini. Cette approche offre un socle ferme, sur la base duquel il est possible de décrire plus précisément certains aspects des langues dalabon et kriol d’une part, et d’articuler un point de vue plus large au sujet de la subjectivité intellectuelle d’autre part. La subjectivité est entendue ici comme le domaine de ce qui est propre à la personne – la personne étant considérée aussi bien comme sujet en soi que comme sujet inscrit dans un cadre social. L’ampleur du thème nous a incitée à nous restreindre dans cet article à la question de la subjectivité intellectuelle ; la subjectivité émotionnelle fera l’objet d’un travail ultérieur (Ponsonnet, à paraître).
Evans (2007), qui livre une étude minutieuse de la sémantique de certains états et mécanismes intellectuels en dalabon [1] , ébauche une description des morphèmes et des lexèmes utilisés dans cette langue pour désigner ce que nous appellerions « l’esprit » en français. Grâce au corpus collecté récemment, il est désormais possible de compléter et de développer les propositions d’Evans. Son article identifiait la racine men, la traduisant comme « conscience ou attitude sociale », mais soulignait que l’existence d’un substantif men-no n’avait pas été vérifiée à l’époque. Or l’existence de ce substantif est aujourd’hui très clairement attestée, et les nouvelles données recueillies permettent d’affiner sa description sémantique. Evans (2007) mentionne également le morphème kodj, et le substantif kodj-no, qui désigne la tête en tant que partie du corps. Pour ce terme également, ainsi que pour le lexème composé kodj-kulu-no, le cerveau au sens physiologique, et pour une série de verbes composés à partir de kodj, de nouvelles données ont également été recueillies. La sémantique de kodj-no et kodj-kulu-no peut donc être analysée en détails. Sur la base de ces avancées, nous pourrons élaborer une perspective nouvelle au sujet de l’expression de la subjectivité intellectuelle en dalabon. La fin de l’article examine les différentes traductions possibles de men-no en kriol, pour montrer que le kriol semble, dans ce cas et pour le moment, retenir certains spécificités sémantiques du dalabon dans le domaine de la subjectivité intellectuelle.
Cet article s’appuie sur des enregistrements réalisés en octobre 2007, dans le cadre du projet « Sémantique de la raison et de l’esprit en dalabon et kriol » [3] . Toutes les citations sont extraites d’un corpus de conversations et de sessions de traduction en dalabon et en kriol, enregistrées dans les communautés aborigènes de Weemol et Beswick, avec trois locuteurs principaux et quelques locuteurs plus jeunes qui m’ont aidée pour les traductions.
Le kriol est un créole bien développé qui compte aujourd’hui environ 20 000 locuteurs dans l’État australien du Territoire du Nord. Le kriol est considéré par ses locuteurs comme une langue aborigène au même titre que les langues plus anciennes. Le kriol est désormais langue maternelle dans les communautés aborigènes du sud-ouest de la Terre d’Arnhem, dont Weemol et Beswick. Le dalabon est une langue non-Pama-Nyungan à préfixes de la même région, qui appartient à la famille Gunwinyguan [4] . Le dalabon est sévèrement menacé : il compte aujourd’hui moins de dix locuteurs. Le corpus est donc limité, et les enregistrements contiennent en général du kriol et non uniquement du dalabon. Cette situation influence nécessairement les analyses sémantiques de cette langue, au moins dans la mesure où la connaissance que nous avons du dalabon est vouée à demeurer partielle et ne peut reposer sur le socle ferme des observations « en contexte ». En effet, aujourd’hui, le contexte doit être recréé pour les besoins de l’observation. Mais plutôt que de disqualifier ce contexte « recréé » ou d’essayer d’éliminer la présence et l’influence du kriol, la méthode ébauchée ici cherche au contraire à s’aider de ces paramètres incontournables.
La recherche et les activités linguistiques constituent aujourd’hui l’un des rares contextes dans lesquels le dalabon est toujours parlé de manière significative, et je revendique la légitimité de ce contexte conversationnel. À mon sens, la disqualification de tels contextes « interculturels » sous prétexte d’« artificialité » est infondée. Le contrepoint méthodologique de cette position est que l’élicitation et les énoncés métalinguisitiques prennent une importance primordiale, car ils sont très fréquents dans le corpus (au sujet de l’importance des données métalinguistiques, voir notamment Evans et Sasse 2007). Tout en étudiant la structure sémantique des langues en question, nous nous penchons en même temps sur les énoncés métalinguistiques (souvent bilingues) proposés par les locuteurs, et par là même sur la manière dont les locuteurs interprètent la structure sémantique de leurs propres langues. Dans ce cadre méthodologique, l’observation des propriétés de la langue en elles-mêmes reste pertinente : il sera donc instructif de décrire le champ lexical de la subjectivité intellectuelle et les expressions associées. Toutefois, il ne faut pas présupposer que la structure de la langue déploie en elle-même une conception de la subjectivité. Les langues ne conçoivent rien : seuls les locuteurs conçoivent quoi que ce soit. Nous chercherons donc ici à décrire les conceptions exprimées par les locuteurs des langues en question. Dans la mesure où la langue est le médium de l’expression de ces conceptions, l’examen d’une langue est propre à mettre en lumière les idées que cette langue permet d’exprimer.
En pratique, cette méthode s’applique de la manière suivante. Si nous cherchons à décrire, par exemple, le sens du mot mort en français, nous allons naturellement nous pencher sur la façon dont il est utilisé. Mais en outre, il sera important de demander à des locuteurs du français d’expliciter leurs définitions de ce terme. Cette étape est cruciale car elle permet d’éviter des interprétations littérales basées sur un malentendu au sujet du fonctionnement même du langage. Ce malentendu conduirait, de manière caricaturale, à conclure, sur la base de l’observation de l’expression « il est mort de peur » par exemple, que les locuteurs du français pensent à strictement parler que la peur peut causer le décès. De manière plus réaliste, nous pourrions conclure que les locuteurs du français associent la mort et la peur. Il serait en fait nécessaire d’examiner diverses expressions et conversations utilisant mort pour comprendre les différentes dimensions sémantiques de ce mot. En fait, cet examen des usages sera encore plus indispensable dans le cas d’une langue polysynthétique telle que le dalabon, où de nombreux lexèmes sont composés de morphèmes qui conservent souvent leur sens propre et littéral dans les interprétations des locuteurs eux-mêmes. Ces interprétations ne sont pas toujours conformes à la manière dont la langue fonctionne, bien sûr. Malgré cela, il est important de se pencher avec attention sur les définitions métalinguistiques proposées par les locuteurs, car c’est seulement à la lumière de ces définitions qu’il est possible d’interpréter et de donner un sens aux particularités de structure de la langue et du discours.
Le corpus de conversations à partir duquel est construit le présent article contient à la fois des explications métalinguistiques (en dalabon et en kriol) et des exemples de langue en usage (en dalabon et en kriol). Ces deux types de données s’éclairent mutuellement. Nous accordons également une grande attention aux traductions spontanées du dalabon en kriol proposées par les locuteurs bilingues. Ces traductions ne reflètent pas toujours précisément la valeur sémantique des termes visés, mais elles sont toujours parlantes et instructives. Cette méthode s’expose évidemment à un risque inhérent de mésinterprétation ou de surinterprétation des données : dans la mesure où l’enquêteur interagit avec les locuteurs lors de la création même du corpus, il convient de rester très prudent, ensuite, lors du choix et de l’analyse des citations.
De la même manière, plutôt que de chercher à isoler le dalabon du kriol, c’est le complexe linguistique né de l’interaction de ses deux langues que je prendrai en compte. Par souci de clarté, les deux langues feront l’objet de descriptions distinctes. Néanmoins, leur association est particulièrement fructueuse lorsque les locuteurs produisent des définitions métalinguistiques, car les traductions en kriol éclairent ces dernières avec bonheur. La dernière partie de cet article fait un usage approfondi de ces traductions.